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Individu et Personne
.
L'idéologie de l'individu
Le système capitaliste a créé
ce que Marx appelle, dans Le Capital, son fondement: l'individu
. De prime abord, cette affirmation pourrait sembler étrange
tant est ancrée l'idée que l'individu est une figure
naturelle et transhistorique. Ou du moins on considère -
à l'intérieur du myffie idéologique construit
par le capitalisme - que Si l'individu, en tant qu'"atome"
séparé de son milieu, n'a pas toujours existé,
son existence constitue néanmoins une grande avancée
de la civilisation ("civilisation" renvoyant ici à1
ordre social qui est en train de détruire la planète).
L " individu " n'est pourtant pas simplement, comme nous
pourrions le croire, " chacun d'entre nous " ; au contraire,
pour que chacun de nous se comporte et se pense un individu, il
a fallu une longue et laborieuse construction de cette entité
qui est, en réalité, un " modèle identificatoire
"social et culturel.
Afin d'expliquer le fonctionnement de ce mythe de
l'homme-atome, nous opposons à l'individu la figure de la
" personne ". " Personne ", étymologiquement,
signifie " masque ". Mais il ne s'agit pas d'un masque
classique, derrière lequel se dissimule un vrai visage. Au
contraire, la personne est d'emblée un être multiple,
mêlé à d'autres multiplicités. Si elle
peut être identifiée à un masque, c'est dans
le sens de quelque chose de " pas totalement " réel.
La personne existe ainsi comme un " pli ",
une expression singulière de la vie à laquelle elle
appartient. L'individu, au contraire, est un imaginaire, une illusion
plus productive par ce qu'elle cache que par ce qu'elle montre.
Car, tandis qu'elle nous renvoie l'image d'une individualité
totale, elle nous dépouille des relations sociales qui nous
composent et que nous composons. Ce dispositif social, culturel
et économique, cet " appareil subjectivateur d'individuation
" opère sur l'ensemble de la société en
produisant un effet-individu qui propage une puissante idéologie.
Celle-ci procède en occultant la dimension sociale de notreetre
" et en offrant une image de chacun de nous comme absolument
autonome, délié des autres et du monde que nous habitons.
L'individu n'est pourtant pas un " être
humain isolé ". De cette illusion, Karl Marx se moquait
déjà il y a plus d'un siècle dans ses références
ironiques à Robinson Crusoé. En effet, l'individu
renvoie à un ordre social fondé sur la séparation
: chacun de nous, aliéné dans la figure identificatoire
que l'on nous offre, se sent un " non divisible ", un
" atome isolé ". Les individus se vivent comme
une série d'îles dans la mer, isolées les unes
des autres, sans se rendre compte que ces îles sont des "
plis " de la mer, qu'elles sont bel et bien fondamentalement
liées entre elles. Dans le mythe idéologique du capitalisme,
chacun de nous apparaît comme un être solitaire pour
qui les " autres (personnes, animaux, nature, etc.) ne sont
que des figurants et des accessoires, de simples ornements placés
là pour que notre vie, heureuse ou malheureuse, puisse se
dérouler. La civilisation de l'individu conçoit l'histoire
de l'humanité comme une longue et sanglante guerre entre
l'homme (dans son expression la plus haute, l'" individu ")
et la nature. Elle a ainsi produit un concept de liberté
selon lequel est " libre " celui - individu ou groupe
- qui domine son milieu, domine les autres, et domine, enfin, dans
son propre corps, ses pulsions naturelles. Dans la société
de l'individu, nous nous percevons comme d'autant plus libres que
nous sommes plus " autonomes ". Mais paradoxalement, dans
la mesure où dans nos sociétés technologiques
modernes être autonome constitue une impossibilité
(nous y reviendrons), l'homme de la modernité reste piégé
par un idéal chimérique qui le condamne, une fois
de plus, à " attendre Godot ". À l'impossible
(ou fausse) autonomie de l'individu correspond, en revanche, son
envers constitutif : la dépendance profonde de l'ensemble
de la vie par rapport à l'économie, la subsomption
du réel dans le processus d'accumulation capitaliste et de
recherche aveugle du profit. Le langage, les désirs, les
aspirations et les points de vue de l'individu sont donc, le langage,
les désirs, les aspirations et les points de vue du capitalisme.
Face aux problèmes de la société, l'invocation
constante, fût-ce au nom d'objectifs progressistes, d'un "
intérêt commun " qui puisse unir les individus
ne peut être qu'une illusion condamnée à léchec.
En effet, il est vain de chercher à convaincre l'individu
de l'existence d'intérêts communs plus importants que
les intérêts individuels, puisque la pensée
en terme d'"intérêt " " (ce que l'on
appelle généralement l'utilitarisme) fonctionne par
définition dans le cadre étroit de l'idéologie
de l'individualisme. Tout projet commun partant du respect de l'unité
de l'individu et des processus subjectivateurs de l'individuation
est condamné d'avance: Si l'individu est avant tout motivé
par ses intérêts, ce sont eux qui seront déterminants
en dernière instance et, dans les processus inévitables
de rivalité et de sérialisation capitalistes, l'intérêt
commun n'organisera jamais les priorités réelles des
individus. En somme, parler d'un intérêt qui dépasse
celui de l'individu revient à prétendre que la forme
historique qu'est le capitalisme aurait "intérêt"
à disparaître.
C'est une question logique et historique. À
partir de l'individu rationnel et égoïste, ou ce que
la science politique désigne comme l'individualisme possessif,
s'est développé le modèle hobbesien, premier
grand système contractuel sur lequel s'est édifié
(et justifié) l'État capitaliste. Schématiquement,
cet appareil a été conçu par Thomas Hobbes
comme une puissante machine capable de garantir l'ordre au milieu
de l'anarchie à laquelle l'humanité serait restée
soumise Si l'individu ne s'était résigné à
être gouverné selon sa nature. Pour l'auteur du Léviathan,
la raison a été répartie universellement entre
les individus naturels et c'est grâce à cela qu'il
est possible de penser un pacte entre eux sur la base du consentement
mutuel.
Pour autant, on ne peut dénoncer l'individualisme
comme une ffiéorie de l'impossibilité même de
tout ordre social : le succès persistant du capitalisme à
survivre et à se développer, certes non sans difficultés,
nous interdit de l'affirmer. Ce qui est vrai en revanche, c'est
que sur la base de la raison individualiste, seul un type particulier
d'organisation sociale est possible : l'ordre capitaliste de la
séparation et du fétichisme. La question n'est donc
pas de " créer des liens " entre les individus,
car ce serait reconnaître, comme on accepte une fatalité
naturelle, leur existence en tant qu'entités séparées
les unes des autres, qui devraient comprendre l'importance de la
solidarité. De même qu'il ne sert a rien, insistons
là-dessus, d'essayer de convaincre les individus de leur
intérêt à " respecter " l'environnement,
par exemple, puisque cela reviendrait à admettre qu'ils sont
réellement séparés (autonomes) du milieu dans
lequel ils
Notre hypothèse suppose l'inverse : il n'est
pas possible de penser ni de faire quelque politique que ce Soit
en acceptant l'idée de l'individu, sa raison et ses intérêts.
Dès lors, assumer les voies théoriques et pratiques
d'une nouvelle radicalité suppose de déconstruire
et de mettre à mal cette "société de l'individu",
d'attaquer directement le cur même du problème,
à savoir les processus subjectivateurs d'individuation.
" Personne Multitude
" contre " individu-masse "
II n'est pas non plus question d'opposer la " masse "
à l' ''individu ". C'est là l'un des thèmes
centraux de l'idéologie de l'individu. En réalité,
la sérialisation, l'individuation des êtres humains
crée la seule civilisation dans laquelle les terribles phénomènes
de manipulation de masses peuvent exister. Non seulement l'individu
ne s'oppose pas à la masse, mais l'individu est la masse
: c'est l'existence même d'un ensemble d'individus sépares
et 'ms en sene qui en est à la base.
Les phénomènes de masse de la société
de l'individu sont radicalement différents des phénomènes
collectifs liés à la composition du lien social, à
la construction des faits sociaux par des " personnes ".
La " personne-multitude " se différencie de 1'
" individu-masse "' fondamentalement, par le fait que
ce dernier n'est qu'un produit (et qui produit) de l'imaginaire
du pouvoir capitaliste, de l'unidimensionnalité de la vie,
alors que la personne-multitude se déploie dans le multiple
des situations, du côté de la puissance et de la lutte
anticapitaliste.
Si toute société connaît des
" problèmes " de violence, par exemple, elle possède
en même temps des moyens d'autorégulation de cette
violence, faute de quoi elle serait condamnée à disparaître.
Or la société du capitalisme à l'époque
de sa maturité a affaibli, par l'atomisation de ses membres,
ses propres mécanismes d'autorégulation, puisque pour
un individu aucune responsabilité collective, écologique
ou historique, ne sera plus " vraie " que son intérêt
personnel, au-delà des quelques personnes qui, de manière
narcissique, le " représentent ", au moins provisoirement.
Kant lui-même écrivait dans ses textes politiques que
la raison de l'individu n'était pas suffisante pour assurer
l'existence et la cohésion de l'ordre social, et il proposait
un souverain fort, l'État capitaliste, pour contenir les
débordements des libertés individuelles. Sa maxime
était" Critique tout ce que tu souhaites, mais obéis.
"
À l'inverse, la lutte anticapitaliste passe
donc moins par la création de groupes ou de partis parvenant
à faire adhérer de nombreux individus que par le fait
d'assumer cette lutte comme une attaque permanente, aussi bien théorique
que pratique, de l'ordre social, des pratiques de l'individu et
des processus de subjectivation individualisante. La personne n'a
pas besoin qu'on la convainque rationnellement par des propagandes
séductrices de l'existence d'" intérêts
communs ". Elle sait que nous sommes des êtres immédiatement
et irrémédiablement liés, pas seulement les
uns aux autres, mais à l'ensemble de la vie, du monde dont
nous faisons partie et que nous composons.
Dans son analyse de la fameuse dialectique du maître
et de l'esclave, Hegel explique que l'on ne peut concevoir une "
communauté de maîtres " et que l'esprit de la
communauté est entièrement situé du côté
du domestique, du travail : pour lui, la communauté ne peut
donc émerger qu'à partir de la destruction du désir
d'" être maître ". Seulement alors, avec la
disparition du désir du maître, de l'individu en tant
que tel, apparaît la figure de la " personne multitude
".C'est pourquoi l'engagement situationnisme ne peut jamais
être un simple accord d'" opinions ", un consensus
d'" idées " : la résistance ne peut se concevoir
que comme une militance existentielle, un autre rapport au monde.
Elle s'organise autour de deux axes indispensables.
D'une part, un engagement axiomatique avec la vie, un engagement
de chercheurs théoriques pratiques qui ne requiert aucune
justification. Nous viendrait-il à l'esprit, par exemple,
de demander à un chercheur travaillant sur un nouveau vaccin
pourquoi il investit son temps dans le but de sauver des vies ?
Un militant participant à une insurrection populaire pourrait-il
réellement répondre au sujet des " raisons "
pour lesquelles il prend part à cette action? D'autre part,
la militance situationnisme s'attaque aux processus idéologiques
concrets qui reproduisent la subjectivité de l'individu fétichiste
et impuissant de la société du spectacle.
L'actualité du communisme
Nous ne pensons pas le communisme comme un système
politique et encore moins comme un parti. Il n'est que la tendance
de ce qui est proprement humain : non pas une " opinion "
de plus, mais le désir même de la puissance. Le communisme
est ce pari pour et par la vie qui, dans chaque situation, nous
mène à la solidarité, à la justice,
à la pensée critique, à la création.
il est intéressant de rappeler ce que Karl Marx et Friedrich
Engels écrivaient à ce sujet: " Le communisme
n est pour nous ni un état qui doit être créé,
ni un idéal sur lequel la réalité devra se
régler. Nous appelons communisme le mouvement réel
qui abolit l'état actuel. Les conditions de ce mouvement
résultent des prémisses actuelment existantes "
Au-delà de la façon dont le communisme a ensuite été
incarné par les partis communistes de l'ère du stalinisme,
il survit selon nous à la débâcle du "
socialisme réel ", sous la forme d'une subjectivité
de la lutte pour la vie qui assume clairement ses implications anticapitalistes.
Le communisme tel que Marx et Engels le concevaient perdure en tant
qu'intérêt historique du " mouvement réel
" plutôt que comme " état " (à
venir) ou " idéal " (auquel se soumettre).
Dans cette perspective, assumer notre réalité
de personnes ne nous fait pas perdre les avantages de l'individu,
ceux-ci étant totalement imaginaires car toujours pour demain.
Retrouver une vie de " personne ", d'êtres intimement
liés les uns aux autres, solidaires et responsables, c'est
accéder à la multidimensionnalité, à
une vie infiniment plus riche, plus large, qui ne s'identifie plus
avec les limites de notre peau, de notre vie biologique. Entre l'individu
(comme ordre et idéal social) et la personne (comme forme
de solidarité et évolution permanente), la différence
est la même qu'entre la " survie " et la "
vie ", ou entre la vie biologique et la vie subjective pleine.
Mais cette multidimensionnalité n'a rien de spontané,
pas plus qu'elle ne se donne comme par magie. Nous devons l'assumer
dans notre mode de vie concret en nous dégageant de l'illusion
capitaliste selon laquelle nous ne sommes que des individus isolés
qui habitons une situation comme un décor, comme Si nous
pouvions, sans altérer notre identité, habiter arbitrairement
n'importe quelle autre situation.
L'individu est ce " je " toujours achevé,
préconstitué par rapport à la situation qu'il
habite, telle une particule hermétique capable d'assumer,
à volonté, le lien social de manière transitoire
et réversible. La personne, cette dimension plus
profonde, part au contraire de l'acceptation de son
caractère " inséparable " par rapport à
la situation dans laquelle elle se constitue. La relation entre
personne et situation est ainsi une " coconstitution ".
Contrairement au prédateur individualiste, la personne est
sa situation et, par conséquent, elle en est immédiatement
responsable. Comme le disait Sartre:
" Nous sommes responsables de ce que nous n'avons
pas choisi. " L'individu, ce personnage triste et ridicule
qui prétend être responsable de ce qu'" il "
a choisi et décidé, se scandalise à imaginer
que sa vie puisse ne pas être tout entière le pur fruit
de sa volonté consciente. Ridicule et triste, car plus nous
agissons et nous sentons des individus, plus nous nous soumettons
à la massification et moins nous parvenons à assumer
la liberté : nous ne sommes jamais autant esclaves que lorsque
nous ignorons nos chaînes, comme l'écrit Spinoza dans
son Éthique. L'individu n'est autre qu'un esclave qui ignore
ses chaînes.
Ce n'est qu'à partir de cette différence
" existentielle "profonde entre la figure imaginaire de
l'individu et la personne comme réel de la situation qu'il
devient possible de penser les alternatives politiques. En effet,
tant que nous pensons en termes d'individus autonomes, maîtres
de leur vie, nous sommes tentés de faire une politique qui
s'adresse aux individus, en essayant de les séduire, de les
convaincre, pour qu'ils adhèrent à une politique révolutionnaire.
Et, tôt ou tard, nous nous retrouvons frustrés face
aux inévitables échecs d'une telle entreprise, face
au " manque de motivation " et de réaction des
gens.
Nous traversons, sans aucun doute, ce que l'on peut
appeler une époque obscure, où les individus vivent
des vies rétrécies et tronquées. Et l'on pourrait
être tenté de penser que l'on n'a pas encore trouvé
le " bon programme " ou qu'il manque peut-être un
leader charismatique ou un parti puissant et " sérieux
". Ou, pire encore, qu'il faut s'en remettre à la "
communication ", comme s'il s'agissait de " vendre "
la révolution à la manière dont le capitalisme
nous vend ses marchandises. Pour ceux qui le croient, cette époque
obscure n'est qu'une confusion momentanée provoquée
par un bouleversement provisoire du système. Mais les processus
de subjectivation des individus ne vont pas perdre leur consistance
par la simple détermination de groupes militants.
On peut comprendre ce désarroi: comment expliquer,
en effet, ce retournement brutal entre la période "
lumineuse "des années soixante et notre époque
obscure ? La question est terrible, car bien souvent les mobilisés
d'hier sont les conformistes d'aujourd'hui. Une époque est
lumineuse ou obscure et dans cette luminosité ou cette obscurité
ceux qui composent l'époque sont, eux aussi, plus ou moins
lumineux, plus ou moins obscurs (de ce fait, les personnes, et même
les multitudes, ne restent pas identiques d'une époque à
l'autre). Les époques obscures ont ainsi leurs problèmes
propres, tels la tristesse généralisée, la
sensation d'insécurité, d'étrangeté
par rapport à la propre vie de chacun: ce sont là
les vraies questions politiques de notre époque. Ce n'était
pas le cas dans l'époque lumineuse des années soixante
: dans des dizaines de pays, nombreux étaient ceux qui étaient
" déjà " mobilisés, et c'est seulement
dans un deuxième temps qu'ils cherchaient à quel programme
adhérer, au sein de quel groupe inscrire leur mobilisation,
laquelle était d'ordre existentiel et non le produit d'un
calcul conscient.
Faire de la politique révolutionnaire, être
" communiste ", c'est donc s'occuper de la vie où
elle est, et non où nous souhaiterions idéalement
qu'elle soit. Nous l'avons dit, nous ne pouvons pas aujourd'hui
nous " fâcher " avec notre triste époque
ou notre situation, car nous sommes bel et bien notre époque
tout comme nous sommes notre situation (nos situations). Notre militance
doit être " existentielle " : elle doit passer par
l'invention, petit à petit, dans les quartiers et les entreprises,
dans les universités et les écoles, des nouvelles
pratiques de solidarité qui nous extrairont peu à
peu de la léthargie dans laquelle nous nous engluons. Nous
devons, en définitive, assumer ce qui, à première
vue, paraît paradoxal : que la vie n'est pas quelque chose
de personnel, ou, plus exactement, qu'elle n'est pas quelque chose
d'individuel.
L'exigence spinoziste
Personne et individu sont deux tendances, deux modes d'être
de cette singularité qui constitue chacun de nous comme scène
d'une tension entre ce qui se cristallise autour de notre petit
" moi " (une date de naissance, une carte d'identité,
un curriculum et une date de mort), et le " nous "en tant
qu'expression de la vie, de nos peuples, de nos familles, comme
" parties " de nos situations (ce " nous "de
la phrase déjà citée de Beckett: " À
cet endroit, en ce moment, l'humanité, c'est nous, que ça
nous plaise ou non "). Personne et individu coexistent nécessairement
dans un état conflictuel qui n'a pas de " bonne solution
". Plus une personne s'identifie à son rôle, à
son côté " individu ", plus elle s'éloigne
de l'exigence de la situation, car l'individualisme implique une
autoperception de soi comme " central " et donc éloigné
du monde, qui devient un simple contexte. De même, tenter
de se dégager de cette tension en " tuant " l'individu,
en nous présentant comme " uniquement des personnes
", serait tomber dans l'erreur de certains mystiques qui croient
que nous pourrions nous dissoudre dans le tout substantiel et néanmoins
continuer à vivre.
Pour assumer cette tension nécessaire, il
nous semble à nouveau indispensable de faire appel au fondement
de l'Éthique de Spinoza (" On ne sait jamais ce que
le corps peut "). En effet, nous ne pouvons pas définir
les limites de la personne, des groupes, de la vie ; or l'individu,
enfermé dans son rôle, croit toujours savoir ce qu'il
peut et ce qu'il ne peut pas. En tant que personnes prétendant
obéir à cette position éthique, nous ne pouvons
prétendre savoir d'emblée ce que nous pourrons en
coopérant avec ce qui fait la vie de chacune des situations.
L'exigence nous immerge dans un monde où les savoirs de la
norme sociale en vigueur ne valent rien, et où seules la
pensée et l'éthique - dans le sens spinoziste - constituent
des outils pratiques d'orientation.
Miguel Benesayag et Diego Sztulwark
DU CONTRE-POUVOIR : Miguel Benesayag
et Diego Sztulwark
(Editions La Découverte)
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