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MANIFESTE CONTRE LE TRAVAIL
Le groupe Krisis existe depuis quinze ans et publie - en dehors
du monde universitaire et de la gauche traditionnelle - la revue théorique
Krisis / Contributions à la critique de la société
marchande (en langue allemande). Dans le cadre de cette revue s'élabore
une critique actualisée du capitalisme avec, en son centre,
tout ce pan de la critique marxienne de la marchandise, de la valeur,
du travail et de l'argent que le marxisme classique a délaissé.
De là sont nées les ébauches d'une critique fondamentale
du marché et de l'État, de la politique et de la nation,
de la subjectivité et de l'idéologie bourgeoise
La confrontation critique de ces positions a en outre permis une approche
nouvelle de la critique féministe du " patriarcat producteur
de marchandises ".
I/ La domination du travail mort.
Un cadavre domine la société, le cadavre du travail.
Toutes les puissances du monde se sont liguées pour défendre
cette domination : le pape et la Banque mondiale, Tony Blair et
Jörg Haider, les syndicats et les patrons, les écologistes
d'Allemagne et les socialistes de France. Tous n'ont qu'un mot à
la bouche : travail, travail, travail !
Qui n'a pas désappris à penser comprend sans difficulté
le caractère insensé de cette attitude. Car ce n'est
pas une crise passagère que connaît la société
dominée par le travail : la société se heurte
à sa limite absolue. Par suite de la révolution micro-informatique,
la production de richesse s'est toujours davantage décrochée
de la force de travail humaine - à une échelle que
seule la science-fiction aurait pu concevoir voilà quelques
décennies. Personne ne peut affirmer sérieusement
que ce processus puisse encore être bloqué, voire inversé.
Au XXIe siècle, la vente de la marchandise-force de travail
est assurée d'avoir autant de succès qu'en a eu la
vente de diligences au XXe siècle. Mais, dans cette société,
celui qui ne peut pas vendre sa force de travail est " superflu
" et se trouve jeté à la décharge sociale.
Qui ne travaille pas, ne mange pas ! Ce principe cynique est toujours
valable - et aujourd'hui plus que jamais, justement parce qu'il
devient désespérément obsolète. C'est
absurde : alors que le travail est devenu superflu, la société
n'aura jamais autant été une société
de travail. C'est au moment même où le travail meurt
qu'il se révèle une puissance totalitaire qui n'admet
aucun autre Dieu à ses côtés, déterminant
la pensée et l'action des hommes jusque dans les pores de
leur vie quotidienne et dans leur esprit. On ne recule devant aucune
dépense pour maintenir artificiellement en vie l'idole Travail.
Le cri délirant " De l'emploi ! " justifie qu'on
aille encore plus loin dans la destruction des bases naturelles
devenue depuis longtemps manifeste. Les derniers obstacles à
la marchandisation complète de tous les rapports sociaux
peuvent être éliminés sans soulever aucune critique,
dès lors que quelques misérables " postes de
travail " sont en jeu. Et le mot selon lequel il vaut mieux
avoir " n'importe quel " travail plutôt que pas
de travail du tout est devenu la profession de foi exigée
de tous.
Plus il devient clair que la société de travail est
arrivée à sa fin ultime, plus la conscience publique
refoule violemment cette fin. Les méthodes de refoulement
peuvent être diverses, elles ont toutes un dénominateur
commun : le fait que, mondialement, le travail se révèle
une fin en soi irrationnelle qui s'est elle-même rendue obsolète
est transformé, avec une obstination qui rappelle celle d'un
système délirant, en échec personnel ou collectif
d'individus, de managers ou de " sites ". La limite objective
du travail doit passer pour un problème subjectif propre
aux exclus.
Alors que certains pensent que le chômage est dû à
des revendications exagérées, à un manque de
bonne volonté et de flexibilité, d'autres accusent
" leurs " patrons et politiciens d'incapacité,
de corruption, d'âpreté au gain, voire de haute trahison.
Mais en définitive les uns et les autres sont d'accord avec
Roman Herzog*, l'ex-président allemand : il faudrait se serrer
les coudes dans tout le pays, comme s'il s'agissait de remotiver
une équipe de football ou une secte politique. Tous doivent
" d'une manière ou d'une autre " mettre sérieusement
la main à la pâte, même si de pâte il n'y
en a plus depuis longtemps ; tous doivent s'y mettre " d'une
manière ou d'une autre ", même s'il n'y a plus
rien à faire (ou seulement des choses privées de sens).
Ce que cache ce message peu ragoûtant ne laisse aucun doute
: qui ne trouve pas grâce, malgré tout cela, aux yeux
de l'idole Travail en est lui-même responsable et peut être
tranquillement mis au rencard ou renvoyé.
La même loi du sacrifice humain vaut à l'échelle
mondiale. Le totalitarisme économique broie sous sa roue
chaque pays, l'un après l'autre, ne prouvant qu'une chose,
encore et toujours : ces pays ont péché contre les
" lois du marché ". Qui ne " s'adapte "
pas, inconditionnellement et sans état d'âme, au cours
aveugle de la concurrence totale se voit châtié par
la logique de la rentabilité. Qui est prometteur aujourd'hui
sera jeté demain à la casse de l'économie.
Mais rien ne saurait ébranler les malades de l'économie
qui nous gouvernent dans leur étrange explication du monde.
Les trois quarts de la population mondiale sont déjà
plus ou moins déclarés déchet social. Les "
sites " s'écroulent les uns après les autres.
Après les désastreux " pays en voie de développement
" du Sud et après le département " Capitalisme
d'État " de la société mondiale de travail
à l'Est, c'est au tour des écoliers modèles
de l'économie de marché en Asie du Sud-Est de disparaître
dans les enfers de l'effondrement. En Europe aussi, un vent de panique
sociale souffle depuis longtemps. Et pourtant, les chevaliers à
la Triste Figure de la politique et du management n'en poursuivent
pas moins avec acharnement leur croisade au nom de l'idole Travail.
* Les exemples sont, bien entendu, empruntés à la
réalité allemande. Le lecteur francophone transposera
aisément à la réalité de son pays, très
peu différente (NdT).
" Chacun doit pouvoir vivre de son travail, tel est le
principe. "Pouvoir vivre" est ainsi conditionné
par le travail et il n'est de droit que lorsque cette condition
a été remplie. "
Johann Gottlieb Fichte, Fondement du droit naturel selon les principes
de la doctrine de la science, 1797
II/ La société d'apartheid néo-libérale.
Une société centrée sur l'abstraction irrationnelle
du travail développe nécessairement une tendance à
l'apartheid social, dès lors que la vente réussie
de la marchandise-force de travail, de règle devient exception.
Depuis longtemps, toutes les fractions du camp du travail, qui englobe
tous les partis, ont subrepticement accepté cette logique
et poussent elles-mêmes à la roue. Elles ne s'affrontent
plus pour savoir si une part toujours plus grande de la population
sera ou non laissée sur le bord de la route et exclue de
cette participation sociale, mais seulement comment faire passer,
bon gré mal gré, cette sélection.
La fraction néo-libérale abandonne en toute tranquillité
la sale besogne du darwinisme social à la " main invisible
" du marché. C'est ainsi qu'on démantèle
les structures de l'État social pour marginaliser, aussi
discrètement que possible, tous ceux qui n'arrivent plus
à suivre la concurrence. Seuls les membres ricanants de la
confrérie des gagnants de la globalisation sont encore considérés
comme des hommes. La machine capitaliste, qui n'a d'autre finalité
qu'elle-même, accapare naturellement toutes les ressources
de la planète. Dès que celles-ci ne peuvent plus être
mobilisées de manière rentable, elles doivent être
mises en friche, même si, juste à côté,
des populations entières meurent de faim.
Quant à ces fâcheux " déchets humains ",
ils relèvent de la police, des sectes religieuses millénaristes,
de la mafia et de la soupe populaire. Aux États-Unis et dans
la plupart des pays d'Europe centrale, il y a aujourd'hui plus d'hommes
emprisonnés que dans n'importe quelle dictature militaire.
Et en Amérique latine, il meurt quotidiennement plus d'enfants
des rues et d'autres pauvres sous les balles des escadrons de la
mort de l'économie de marché qu'il n'y a eu de contestataires
assassinés à l'époque de la pire répression
politique. Il ne reste aux exclus qu'une fonction sociale : celle
de l'exemple à ne pas suivre. Leur sort doit inciter tous
ceux qui jouent encore à la chaise musicale de la société
de travail à lutter pour les dernières places. Et,
par-dessus le marché, tenir en haleine la masse des perdants,
de sorte que ceux-ci n'aient même pas l'idée de se
révolter contre les exigences insolentes de ce système.
Mais même au prix de l'abdication de soi, le meilleur des
mondes de l'économie de marché totalitaire ne prévoit
pour la plupart qu'une place d'homme souterrain dans l'économie
souterraine. Il ne reste aux hommes qu'à proposer humblement
leurs services comme travailleurs ultra-bon marché et esclaves
démocratiques aux gagnants de la globalisation plus fortunés.
Ces nouveaux " pauvres qui travaillent " peuvent ainsi
cirer les chaussures des derniers hommes d'affaires de la société
de travail moribonde, leur vendre des hamburgers contaminés
ou surveiller leurs centres commerciaux. Ceux qui ont laissé
leur cervelle au vestiaire peuvent même rêver de devenir
millionnaires comme prestataires de service !
Dans les pays anglo-saxons, ce monde terrifiant est déjà
la réalité pour des millions d'hommes et de femmes,
sans même parler du Tiers-Monde et de l'Europe de l'Est ;
et en Euroland, on se montre décidé à vite
rattraper le temps perdu. Depuis longtemps, la presse économique
ne cache plus le futur idéal du travail tel qu'elle se l'imagine
: les enfants du Tiers-Monde qui nettoient les pare-brise des voitures
aux carrefours sont l'exemple lumineux de l'" esprit d'initiative
" auquel doivent aspirer les chômeurs face à ce
" manque total de prestations de service " qui serait
le nôtre. " Le modèle du futur est l'individu
patron de sa force de travail et de sa protection sociale ",
écrit la Commission pour les questions d'avenir des États
libres de Bavière et de Saxe. Et de poursuivre : " Plus
les services simples et personnalisés sont bon marché,
plus la demande est grande : c'est-à-dire que les prestataires
de service y gagnent moins. " Alors que ces affirmations provoqueraient
une révolte sociale dans un monde où l'amour-propre
existe encore, elles ne suscitent qu'un hochement de tête
impuissant dans ce monde de bêtes de somme qu'est la société
de travail.
" Le criminel avait détruit le travail tout en emportant
le salaire d'un ouvrier. À lui maintenant de travailler sans
rémunération et d'entrevoir les bienfaits du succès
et du gain même dans son cachot. [
] Le travail forcé
doit l'éduquer au travail honnête comme action personnelle
et librement choisie. "
Wilhelm Heinrich Riehl, le Travail allemand, 1861
III/ L'apartheid du néo-État social.
Les fractions anti-néo-libérales du camp du travail,
qui englobe toute la société, auront peut-être
du mal à se faire à cette perspective, mais ce sont
justement elles les plus ferventes adeptes de l'idée qu'un
homme sans travail n'est pas un homme. Nostalgiques, obnubilées
par le travail de masse fordiste de l'après-guerre, elles
n'ont à l'esprit que de ranimer cette époque révolue
de la société de travail. Que l'État se charge
une fois de plus de ce que le marché n'est plus à
même de garantir ! Les " programmes pour la création
d'emplois ", le travail obligatoire dans les communes pour
les demandeurs d'aides sociales, les subventions régionales,
l'endettement public et autres mesures politiques doivent simuler
encore et toujours la " normalité " de la société
de travail. Cet étatisme du travail, ranimé sans grande
conviction, n'a certes pas l'ombre d'une chance, mais il reste le
point de repère idéologique de larges couches de la
population menacées par la déchéance. Et c'est
précisément parce qu'elle est sans espoir que la pratique
qui en résulte se révèle tout sauf émancipatrice.
La transformation idéologique du " travail devenu rare
" en premier droit du citoyen exclut par le fait même
tous ceux qui n'ont pas le bon passeport. La logique de la sélection
sociale n'est pas mise en cause, mais simplement définie
d'une autre manière : les critères ethniques et nationalistes
sont censés désamorcer la lutte pour la survie individuelle.
" Les turbins nationaux aux nationaux ", crie la vox populi
qui, dans l'amour pervers du travail, retrouve encore une fois le
chemin de la Nation. C'est l'option du populisme de droite, et il
ne s'en cache pas. Sa critique de la société de concurrence
ne vise qu'au nettoyage ethnique des zones de richesse capitaliste
qui se réduisent comme peau de chagrin.
Quant au nationalisme modéré, d'obédience social-démocrate
ou écologiste, il veut bien accorder le statut de nationaux
aux immigrés de longue date et même en faire des citoyens
s'ils ont donné des gages de leur caractère parfaitement
inoffensif et de leur absolue servilité. Mais, ce faisant,
on pratique encore davantage et de manière encore plus discrète
l'exclusion des réfugiés de l'Est et du Sud et l'on
donne à cette exclusion une légitimité - le
tout, bien sûr, toujours sous un flot de bonnes paroles pleines
d'humanité et de civilité. La chasse aux " clandestins
", supposés vouloir mettre la main sur les emplois nationaux,
doit être faite si possible sans laisser de vilaines traces
de feu et de sang sur le sol national. Pour cela, il y a la police
des frontières, la gendarmerie et les pays tampons de l'espace
Schengen qui règlent tout en toute légalité,
et de préférence loin des caméras de télévision.
Cette simulation étatique du travail est dès l'origine
violente et répressive. Elle incarne la volonté de
maintenir coûte que coûte la domination de l'idole Travail
même après sa mort. Ce fanatisme de la bureaucratie
du travail ne tolère pas que les exclus, les chômeurs
et les sans-avenir, ainsi que tous ceux qui ont de bonnes raisons
de refuser le travail, se refugient dans les dernières niches,
du reste terriblement étroites, de l'État social en
lambeaux. Les travailleurs sociaux et les secrétaires des
bureaux de placement les traînent sous les lampes d'interrogatoire
de l'État et les forcent à se prosterner publiquement
devant le trône du cadavre dominant.
Alors qu'en principe, dans un tribunal, le doute bénéficie
à l'accusé, ici c'est à lui de prouver son
innocence. Si, à l'avenir, les exclus ne veulent pas vivre
de charité chrétienne et d'eau fraîche, ils
devront accepter n'importe quel sale boulot, n'importe quel travail
d'esclave, ou n'importe quel " contrat de réinsertion
", si absurde soit-il, pour prouver leur inconditionnelle disponibilité
au travail. Que ce qu'ils doivent faire n'ait que très peu
de sens ou même en soit totalement privé, cela n'a
aucune importance, pourvu qu'ils restent perpétuellement
en mouvement afin de ne jamais oublier la loi selon laquelle doit
se dérouler leur existence.
Autrefois, les hommes travaillaient pour gagner de l'argent. Aujourd'hui,
l'État ne regarde pas à la dépense pour que
des centaines de milliers d'hommes et de femmes simulent le travail
disparu dans d'étranges " ateliers de formation "
ou " entreprises d'insertion " afin de garder la forme
pour des " emplois " qu'ils n'auront jamais. On invente
toujours des " mesures " nouvelles et encore plus stupides
simplement pour maintenir l'illusion que la machine sociale, qui
tourne à vide, peut continuer à fonctionner indéfiniment.
Plus la contrainte du travail devient absurde, plus on doit nous
bourrer le crâne avec l'idée que la moindre demi-baguette
se paie.
À cet égard, le New Labour et ses imitateurs partout
dans le monde montrent qu'ils sont tout à fait en phase avec
le modèle néo-libéral de sélection sociale.
En simulant " l'emploi " et en faisant miroiter un futur
positif de la société de travail, on crée la
légitimation morale nécessaire pour sévir encore
plus durement contre les chômeurs et ceux qui refusent de
travailler. En même temps, la contrainte au travail imposée
par l'État, les subventions salariales et la fameuse "
économie solidaire " abaissent toujours plus le coût
du travail. On encourage ainsi massivement le secteur foisonnant
des bas salaires et du working poor.
La " politique active de l'emploi " prônée
par le New Labour n'épargne personne, ni les malades chroniques
ni les mères célibataires avec enfants en bas âge.
Pour ceux qui perçoivent des aides publiques, l'étau
des autorités ne se desserre qu'au moment où leur
cadavre repose à la morgue. Tant d'insistance n'a qu'un sens
: dissuader le maximum de gens de réclamer à l'État
le moindre subside et montrer aux exclus des instruments de torture
tellement répugnants qu'en comparaison le boulot le plus
misérable doit leur paraître désirable.
Officiellement, l'État paternaliste ne brandit jamais son
fouet que par amour et pour éduquer sévèrement
ses enfants, traités de " feignants ", au nom de
leur développement personnel. En réalité, ces
mesures " pédagogiques " ont un seul et unique
but : chasser de la maison le quémandeur à coups de
pied aux fesses. Quel autre sens pourrait avoir le fait de forcer
les chômeurs à ramasser des asperges ? Là, ils
doivent chasser les saisonniers polonais qui n'acceptent ces salaires
de misère que parce que le taux de change leur permet de
les transformer en un revenu acceptable dans leur pays. Cette mesure
n'aide pas le travailleur forcé, ni ne lui ouvre aucune "
perspective d'emploi ". Et pour les cultivateurs, les diplômés
et les ouvriers qualifiés aigris qu'on a eu la bonté
de leur envoyer ne sont qu'une source de tracas. Mais quand, après
douze heures de travail sur le sol de la patrie, l'idée imbécile
d'ouvrir, faute de mieux, une pizzéria ambulante paraît
nimbée d'une lumière plus agréable, alors l'"
aide à la flexibilisation " a atteint le résultat
néo-britannique escompté.
" N'importe quel travail vaut mieux que pas de travail
du tout. "
Bill Clinton, 1998
" Il n'y a pas de boulot plus dur que de ne pas en avoir
du tout. "
Slogan d'une affiche d'exposition de l'Office du pacte de coordination
des initiatives de chômeurs en Allemagne, 1998
" L'engagement civique doit être récompensé
et non pas rémunéré. [
] Celui qui pratique
l'engagement civique perd aussi la souillure d'être chômeur
et de toucher une aide sociale.
Ulrich Beck, l'Âme de la démocratie, 1997
IV/ Aggravation et démenti de la religion
du travail.
Le nouveau fanatisme du travail, avec lequel cette société
réagit à la mort de son idole, est la conséquence
logique et le stade terminal d'une longue histoire. Depuis la Réforme,
toutes les forces porteuses de la modernisation occidentale ont
prêché la sainteté du travail. Surtout au cours
des cent cinquante dernières années, toutes les théories
sociales et tous les courants politiques ont été obsédés
par l'idée du travail. Socialistes et conservateurs, démocrates
et fascistes se combattaient férocement, mais en dépit
de la haine mortelle qu'ils se vouaient les uns aux autres, ils
ont toujours sacrifié tous ensemble à l'idole Travail.
" L'oisif ira loger ailleurs ", ce vers de l'hymne ouvrier
international a trouvé un écho macabre dans l'inscription
Arbeit macht frei sur le portail d'Auschwitz. Les démocraties
pluralistes de l'après-guerre ne juraient que par la dictature
perpétuelle du travail. Et même la constitution de
la Bavière archi-catholique instruit les citoyens dans le
sens de la tradition protestante qui remonte à Luther : "
Le travail est la source du bien-être du peuple et jouit de
la protection particulière de l'État. " À
la fin du XXe siècle, alors que presque toutes les oppositions
idéologiques se sont évanouies, il ne reste plus que
l'impitoyable dogme commun qui veut que le travail soit la vocation
naturelle de l'Homme.
Aujourd'hui, c'est la réalité de la société
de travail même qui vient démentir ce dogme. Les prêtres
de la religion du travail ont toujours prêché que la
" nature de l'homme " était celle d'un animal laborans.
Et que celui-ci ne deviendrait vraiment homme qu'en soumettant,
à l'instar de Prométhée, la matière
à sa volonté pour se réaliser dans ses produits.
Si ce mythe du conquérant du monde, du démiurge censé
avoir une vocation, a toujours été dérisoire
face au caractère pris par le procès de travail moderne,
il pouvait encore avoir un fondement réel au siècle
des capitalistes-découvreurs de la trempe d'un Siemens, d'un
Edison et de leurs personnels composés d'ouvriers qualifiés.
Mais depuis, cette attitude est devenue complètement absurde.
Aujourd'hui, qui s'interroge encore sur le contenu, le sens et le
but de son travail devient fou - ou bien un élément
perturbateur pour le fonctionnement de cette machine sociale qui
n'a d'autre finalité qu'elle-même. L'homo faber de
jadis, qui était fier de son travail et prenait encore au
sérieux ce qu'il faisait avec la manière bornée
qui était la sienne, est aussi démodé qu'une
machine à écrire. La machine doit continuer à
tourner à tout prix, un point c'est tout. Et c'est la tâche
des services marketing et de légions entières d'animateurs,
de psychologues d'entreprise, de conseillers en image et de dealers
d'en fournir le sens. Là où motivation et créativité
sont les maîtres mots, on peut être sûr qu'il
n'en reste rien - ou alors seulement en tant qu'illusion. C'est
pourquoi les capacités à l'autosuggestion, à
l'autopromotion et à la simulation de la compétence
prennent place aujourd'hui parmi les vertus les plus importantes
des managers et des ouvriers qualifiés, des vedettes médiatiques
et des comptables, des professeurs et des gardiens de parking.
Par ailleurs, la crise de la société de travail a
totalement ridiculisé l'idée selon laquelle le travail
serait une nécessité éternelle imposée
à l'homme par la nature. Depuis des siècles, on prêche
que l'idole Travail mérite nos louanges pour la bonne et
simple raison que les besoins ne peuvent se satisfaire tout seuls,
sans l'activité et la sueur de l'homme. Et le but de toute
l'organisation du travail est, nous dit-on, la satisfaction des
besoins. Si cela était vrai, une critique du travail aurait
autant de signification qu'une critique de la pesanteur. Mais comment
une véritable " loi naturelle " pourrait-elle connaître
une crise, voire disparaître ? Cette fausse conception du
travail comme nature, les porte-parole sociaux du camp du travail,
depuis les bouffeurs de caviar néo-libéraux fous de
rendement jusqu'aux gros lards des syndicats, n'arrivent plus à
la justifier. Ou bien comment expliqueraient-ils qu'aujourd'hui
les trois quarts de l'humanité sombrent dans la misère
précisément parce que la société de
travail n'a plus besoin de leur travail ?
Ce n'est plus la malédiction biblique : " Tu mangeras
ton pain à la sueur de ton front " qui pèse sur
les exclus, mais un nouveau jugement de damnation encore plus impitoyable
: " Tu ne mangeras pas, parce que ta sueur est superflue et
invendable. " Drôle de loi naturelle ! C'est seulement
un principe social irrationnel qui prend l'apparence d'une contrainte
naturelle parce qu'il a détruit ou soumis depuis des siècles
toutes les autres formes de rapports sociaux et s'est lui-même
posé en absolu. C'est la " loi naturelle " d'une
société qui se trouve très " rationnelle
", mais qui ne suit, en réalité, que la rationalité
des fins de son idole Travail, aux " impératifs "
de laquelle elle est prête à sacrifier les derniers
restes de son humanité.
" Qu'il soit bas, qu'il ne vise que l'argent,
le travail est toujours en rapport avec la nature. Déjà,
le désir d'effectuer un travail mène toujours plus
à la vérité ainsi qu'aux lois et règles
de la nature qui, elles, sont vérité. "
Thomas Carlyle, Travailler et non pas désespérer,
1843
V/ Le travail, principe social coercitif.
[ le bienheureux camarade Stakhanov ]
Le travail n'a rien à voir avec le fait que les hommes transforment
la nature et sont en relation les uns avec les autres de manière
active. Aussi longtemps qu'il y aura des hommes, ils construiront
des maisons, confectionneront des vêtements, produiront de
la nourriture et beaucoup d'autres choses ; ils élèveront
des enfants, écriront des livres, discuteront, jardineront,
joueront de la musique, etc. Ce fait est banal et va de soi. Ce
qui ne va pas de soi, c'est que l'activité humaine tout court,
la simple " dépense de force de travail ", sans
aucun souci de son contenu, tout à fait indépendante
des besoins et de la volonté des intéressés,
soit érigée en principe abstrait qui régit
les rapports sociaux.
Dans les anciennes sociétés agraires, il existait
toutes sortes de domination et de rapports de dépendance
personnelle, mais pas de dictature de l'abstraction travail. Certes,
les activités de transformation de la nature et les rapports
sociaux n'étaient pas autodéterminés. Mais
ils n'étaient pas non plus soumis à une " dépense
abstraite de force de travail ", ils s'intégraient dans
un ensemble de règles complexes constituées de préceptes
religieux, de traditions culturelles et sociales incluant des obligations
mutuelles. Chaque activité se faisait en un temps et en un
lieu précis : il n'existait pas de forme d'activité
abstraitement universelle.
Ce n'est que le système de production marchande moderne fondé
sur la transformation incessante d'énergie humaine en argent
érigée en fin en soi qui a engendré une sphère
particulière, dite du travail, isolée de toutes les
autres relations et faisant abstraction de tout contenu - une sphère
caractérisée par une activité subordonnée,
inconditionnelle, séparée, robotisée, coupée
du reste de la société et obéissant à
une rationalité des fins abstraite, régie par la "
logique d'entreprise ", au-delà de tout besoin. Dans
cette sphère séparée de la vie, le temps cesse
d'être vécu de façon active et passive ; il
devient une simple matière première qu'il faut exploiter
de manière optimale : " Le temps, c'est de l'argent.
" Chaque seconde est comptée, chaque pause-pipi est
un tracas, chaque brin de causette un crime contre la finalité
de la production devenue autonome. Là où l'on travaille,
seule de l'énergie abstraite doit être dépensée.
La vie est ailleurs - et encore, parce que la cadence du temps de
travail s'immisce en tout. Déjà les enfants sont dressés
en fonction de la montre pour être " efficaces "
un jour, les vacances servent à reconstituer la " force
de travail ", et même pendant les repas, les fêtes
ou l'amour, le tic-tac des secondes résonne dans nos têtes.
Dans la sphère du travail, ce qui compte n'est pas tant ce
qui est fait, mais le fait que telle ou telle chose soit faite en
tant que telle, car le travail est une fin en soi dans la mesure
même où il sert de vecteur à la valorisation
du capital-argent, à l'augmentation infinie de l'argent pour
l'argent. Le travail est la forme d'activité de cette fin
en soi absurde. C'est uniquement pour cela, et non pour des raisons
objectives, que tous les produits sont produits en tant que marchandises.
Car ils ne représentent l'abstraction argent, dont le contenu
est l'abstraction travail, que sous cette forme. Tel est le mécanisme
de la machine sociale autonomisée qui tient l'humanité
moderne enchaînée.
Et c'est bien pourquoi le contenu de la production importe aussi
peu que l'usage des choses produites et leurs conséquences
sur la nature et la société. Construire des maisons
ou fabriquer des mines antipersonnel, imprimer des livres ou cultiver
des tomates transgéniques qui rendent les hommes malades,
empoisonner l'air ou " seulement " faire disparaître
le goût : tout cela importe peu, tant que, d'une manière
ou d'une autre, la marchandise se transforme en argent et l'argent
de nouveau en travail. Que la marchandise demande à être
utilisée concrètement, fût-ce de manière
destructrice, est une question qui n'intéresse absolument
pas la rationalité d'entreprise, car pour elle le produit
n'a de valeur que s'il est porteur de travail passé, de "
travail mort ".
L'accumulation de " travail mort " en tant que capital,
représenté sous la forme-argent, est la seule "
signification " que le système de production marchande
moderne connaisse. " Travail mort " ? Folie métaphysique
! Oui, mais une métaphysique devenue réalité
tangible, une folie " objectivée " qui tient cette
société dans sa poigne de fer. Dans l'acte sempiternel
de la vente et de l'achat, les hommes ne s'échangent pas
comme des êtres sociaux conscients d'eux-mêmes, ils
ne font qu'exécuter comme des automates sociaux la fin en
soi qui leur est imposée.
L'ouvrier se sent auprès de soi-même seulement en
dehors du travail ; dans le travail, il se sent extérieur
à soi-même. Il est lui-même quand il ne travaille
pas et, quand il travaille, il ne se sent pas dans son propre élément.
Son travail n'est pas volontaire, mais contraint, travail forcé.
Il n'est donc pas la satisfaction d'un besoin, mais seulement un
moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère
étranger du travail apparaît nettement dans le fait
que, dès qu'il n'existe pas de contrainte physique ou autre,
le travail est fui comme la peste.
Karl Marx, Manuscrits de 1844
VI/ Travail et capital : les deux faces de la
même médaille.
La gauche politique a toujours vénéré le travail
avec un zèle particulier. Non seulement elle a élevé
le travail en essence de l'homme, mais aussi elle l'a mythifié
en l'érigeant en " contre-principe " du capital.
Pour elle, ce n'était pas le travail qui était scandaleux,
mais seulement son exploitation par le capital. C'est pourquoi le
programme de tous les " partis ouvriers " a toujours été
celui de " libérer le travail ", non de se libérer
du travail. Mais l'antagonisme social du capital et du travail n'est
que celui de deux intérêts différents (quoique
différemment puissants) à l'intérieur de la
fin en soi capitaliste. La lutte de classes fut la forme sous laquelle
ces intérêts contraires s'affrontèrent sur le
terrain social commun du système de production marchande.
Elle fit partie de la dynamique inhérente au mouvement de
valorisation du capital. Que la lutte ait été menée
pour des salaires, des droits, de meilleures conditions de travail
ou la création d'emplois, son présupposé sous-jacent
fut toujours la machine dominante avec ses principes irrationnels.
Le contenu qualitatif de la production compte aussi peu du point
de vue du travail que du point de vue du capital. Ce qui compte,
c'est uniquement la possibilité de vendre la force de travail
au meilleur prix. Il ne s'agit pas de déterminer ensemble
quelle signification et quel but donner à chaque activité.
Si pareil espoir de réaliser l'autodétermination de
la production dans le cadre du système de production marchande
a jamais existé, les " ouvriers " ont depuis longtemps
fait leur deuil de cette illusion. Il ne s'agit plus pour eux que
d'" emplois ", de " places " - ces notions prouvent
déjà que toute cette opération n'a d'autre
finalité qu'elle-même, ainsi que l'asservissement de
ceux qui y participent.
Que produire, pourquoi et avec quelles conséquences ? Le
vendeur de la marchandise force de travail s'en moque aussi éperdument
que l'acheteur. Les ouvriers du nucléaire et des usines chimiques
poussent les hauts cris quand on veut désamorcer leurs bombes
à retardement. Et les " employés " de Volkswagen,
Ford ou Toyota sont les adeptes les plus fanatiques du programme
suicidaire de l'automobile. Non seulement parce qu'ils sont contraints
de se vendre pour avoir le " droit " de vivre, mais aussi
parce qu'ils s'identifient réellement avec cette existence
bornée. Sociologues, syndicats, curés et théologiens
professionnels de la " question sociale " y voient la
preuve de la valeur éthico-morale du travail. Le travail
forme la personnalité, disent-ils. Pour sûr : la personnalité
de zombies de la production marchande qui n'arrivent même
plus à concevoir une vie en dehors de leur cher turbin aux
exigences duquel ils se plient tous les jours.
Mais si la classe ouvrière en tant que classe ouvrière
n'a jamais été l'antagonisme du capital et le sujet
de l'émancipation humaine, réciproquement les capitalistes
et les managers ne dirigent pas la société selon la
malignité d'une volonté subjective d'exploiteurs.
Aucune caste dominante dans l'histoire n'a mené une vie aussi
peu libre et misérable que les managers surmenés de
Microsoft, Daimler-Chrysler ou Sony. N'importe quel seigneur du
Moyen Age aurait profondément méprisé ces gens.
Car, tandis que celui-ci pouvait s'adonner au loisir et gaspiller
sa richesse de manière plus ou moins orgiaque, les élites
de la société de travail n'ont droit à aucun
répit. En dehors du turbin, elles ne savent pas quoi faire,
sauf retomber en enfance : l'oisiveté, le plaisir de la connaissance
et la jouissance sensuelle leur sont aussi étrangers qu'à
leur matériel humain. Elles ne sont elles-mêmes que
les esclaves de l'idole Travail, de simples élites de fonction
au service de la fin en soi irrationnelle qui régit la société.
L'idole dominante sait imposer sa volonté impersonnelle par
la " contrainte muette " de la concurrence à laquelle
doivent se soumettre aussi les puissants, même lorsqu'ils
dirigent des centaines d'usines et déplacent des milliards
d'un point du globe à l'autre. S'ils ne s'y soumettent pas,
ils sont mis au rebut avec aussi peu de ménagement que les
" forces de travail " superflues. Et c'est leur absence
même d'autonomie qui rend les fonctionnaires du capital aussi
infiniment dangereux, non leur volonté subjective d'exploiteurs.
Ils ont moins le droit que tout autre de s'interroger sur le sens
et les conséquences de leur activité ininterrompue,
de même qu'ils ne peuvent se permettre ni sentiment ni état
d'âme. C'est pourquoi ils prétendent être réalistes
quand ils ravagent le monde, enlaidissent les villes et laissent
les hommes s'appauvrir au milieu de la richesse.
Le travail est désormais assuré d'avoir toute la
bonne conscience de son côté : la propension à
la joie se nomme déjà " besoin de repos "
et commence à se ressentir comme un sujet de honte. "
Il faut bien songer à sa santé " - ainsi s'excuse-t-on
lorsqu'on est pris en flagrant délit de partie de campagne.
Oui, il se pourrait bien qu'on en vînt à ne point céder
à un penchant pour la vita contemplativa (c'est-à-dire
pour aller se promener avec ses pensées et ses amis) sans
mauvaise conscience et mépris de soi-même.
Friedrich Nietzsche, " Loisir et désuvrement ",
le Gai savoir
VII/ Le travail, domination patriarcale.
Le travail, par sa logique et son broyage en matière-argent,
a beau y tendre, tous les domaines sociaux et les activités
nécessaires ne se laissent pas enfermer dans la sphère
du temps abstrait. C'est pourquoi, en même temps que la sphère
du travail érigée en sphère autonome, est née,
comme son revers, la sphère du foyer, de la famille et de
l'intimité.
Ce domaine défini comme " féminin " demeure
le refuge des nombreuses activités répétitives
de la vie quotidienne qui ne sont pas transformables en argent,
ou seulement de manière exceptionnelle : depuis le nettoyage
et la cuisine, jusqu'à l'éducation des enfants et
les soins aux personnes âgées, en passant par le "
travail affectif " de la femme au foyer idéale qui chouchoute
son travailleur de mari, lessivé par le travail, pour qu'il
puisse " faire le plein de sentiments ". C'est pourquoi
la sphère de l'intimité, en tant que revers du travail,
se trouve transfigurée par l'idéologie de la famille
bourgeoise en domaine de la " vraie vie " - même
si, en réalité, dans la plupart des cas, elle ressemble
à un enfer intime. C'est qu'il ne s'agit pas d'une sphère
où la vie serait meilleure et vraie, mais d'une forme d'existence
aussi bornée et réduite dont on a seulement inversé
le signe. Cette sphère est elle-même un produit du
travail ; séparée de lui, certes, mais n'existant
que par rapport à lui. Sans l'espace social séparé
que constituent les formes d'activités " féminines
", la société de travail n'aurait jamais pu fonctionner.
Cet espace est à la fois sa condition tacite et son résultat
spécifique.
Ce qui précède vaut également pour les stéréotypes
sexuels qui se sont généralisés à mesure
que le système de production marchande se développait.
Ce n'est pas un hasard si l'image de la femme gouvernée par
l'émotion et l'irrationnel, la nature et les pulsions ne
s'est figée, sous la forme de préjugé de masse,
qu'en même temps que celle de l'homme travailleur et créateur
de culture, rationnel et maître de soi. Et ce n'est pas un
hasard non plus si l'autodressage de l'homme blanc en fonction des
exigences insolentes du travail et de la gestion étatique
des hommes que le travail impose est allé de pair avec des
siècles de féroce " chasse aux sorcières
". De même, l'appropriation du monde au moyen des sciences
naturelles, qui a commencé simultanément, a été
dès le départ contaminée par la fin en soi
de la société de travail et les assignations sexuelles
de celle-ci. Ainsi, pour pouvoir fonctionner sans accroc, l'homme
blanc a-t-il chassé de lui tous les besoins émotionnels
et tous les états d'âme dans lesquels le règne
du travail ne voit que des facteurs de trouble.
Au XXe siècle, surtout dans les démocraties fordistes
de l'après-guerre, les femmes ont été de plus
en plus intégrées au système du travail. Mais
il n'en est résulté qu'une conscience féminine
schizophrène. Car, d'une part, la progression des femmes
dans la sphère du travail ne pouvait leur apporter aucune
libération, mais seulement le même dressage à
l'idole Travail que celui des hommes. D'autre part, la structure
de la " scission " restait inchangée et avec elle
la sphère des activités dites " féminines
" en dehors du travail officiel. Les femmes ont ainsi été
soumises à une double charge et, du même coup, exposées
à des impératifs sociaux complètement opposés.
Jusqu'à présent, dans la sphère du travail,
elles restent reléguées principalement dans des positions
subalternes et moins payées.
Aucune lutte pour les quotas de femmes et les chances de carrière
féminine n'y changera rien, car ce type de lutte reste dans
la logique du système. La misérable vision bourgeoise
d'une " compatibilité entre vie professionnelle et vie
familiale " laisse pleinement intacte la séparation
des sphères propre au système de production marchande,
et par là la structure de la " scission " sexuelle.
Pour la majorité des femmes, cette perspective est invivable,
et pour une minorité de femmes " mieux payées
" il en résulte une position perfide de gagnantes au
sein de l'apartheid social, qui leur permet de déléguer
le ménage et la garde des enfants à des employés
mal payés (et " naturellement " féminins).
En vérité, dans la société en général,
la sphère, sanctifiée par l'idéologie bourgeoise,
de la " vie privée " et de la famille se dégrade
et se vide toujours davantage de sa substance parce que, dans sa
toute-puissance, la société de travail exige l'individu
entier, son sacrifice complet, sa mobilité dans l'espace
et sa flexibilité dans le temps. Le patriarcat n'est pas
aboli, il ne fait que se barbariser dans la crise inavouée
de la société de travail. À mesure que le système
de production marchande s'effondre, on rend les femmes responsables
de la survie sur tous les plans, tandis que le monde " masculin
" prolonge par la simulation les catégories de la société
de travail.
L'humanité dut se soumettre à des épreuves
terribles avant que le moi, nature identique, tenace, virile de
l'homme fût élaborée et chaque enfance est encore
un peu la répétition de ces épreuves.
Max Horkheimer, Theodor Adorno, la Dialectique de la raison
VIII/ Le travail, activité des hommes
asservis.
[ election : esclave choisis ton esclave ]
Que le travail et l'asservissement soient identiques, voilà
ce qui se laisse démontrer non seulement empiriquement, mais
aussi conceptuellement. Il y a encore quelques siècles, les
hommes étaient conscients du lien entre travail et contrainte
sociale. Dans la plupart des langues européennes, le concept
de " travail " ne se réfère à l'origine
qu'à l'activité des hommes asservis, dépendants
: les serfs ou les esclaves. Dans les langues germaniques, le mot
désigne la corvée d'un enfant devenu serf parce qu'il
est orphelin. Laborare signifie en latin quelque chose comme "
chanceler sous le poids d'un fardeau ", et désigne plus
communément la souffrance et le labeur harassant des esclaves.
Dans les langues romanes, des mots tels que travail, trabajo, etc.,
viennent du latin tripalium, une sorte de joug utilisé pour
torturer et punir les esclaves et les autres hommes non libres.
On trouve un écho de cette signification dans l'expression
" joug du travail ".
Même par son étymologie, le " travail " n'est
donc pas synonyme d'activité humaine autodéterminée,
mais renvoie à une destinée sociale malheureuse. C'est
l'activité de ceux qui ont perdu leur liberté. L'extension
du travail à tous les membres de la société
n'est par conséquent que la généralisation
de la dépendance servile, de même que l'adoration moderne
du travail ne représente que l'exaltation quasi religieuse
de cette situation.
Ce lien a pu être refoulé avec succès et l'exigence
sociale qu'il représente a pu être intériorisée,
parce que la généralisation du travail est allée
de pair avec son " objectivation " par le système
de production marchande moderne : la plupart des hommes ne sont
plus sous le knout d'un seigneur incarné dans un individu.
La dépendance sociale est devenue une structure systémique
abstraite - et justement par là totale. On la ressent partout,
et c'est pour cette raison même qu'elle est à peine
saisissable. Là où chacun est esclave, chacun est
en même temps son propre maître - son propre négrier
et son propre surveillant. Et chacun d'obéir à l'idole
invisible du système, au " grand frère "
de la valorisation du capital qui l'a envoyé sous le tripalium.
IX/ L'histoire sanglante de l'instauration du
travail.
L'histoire de la modernité est l'histoire de l'instauration
du travail qui a tracé un large sillon de désolation
et d'effroi sur toute la surface de la terre. Car l'exigence démesurée
de gaspiller la plus grande partie de son énergie pour une
fin en soi déterminée de l'extérieur n'a pas
toujours été aussi intériorisée qu'aujourd'hui.
Il aura fallu des siècles de violence ouverte pratiquée
à grande échelle pour soumettre les hommes au service
inconditionnel de l'idole Travail, et ce littéralement par
la torture.
Au départ, il y a eu non pas l'extension des conditions du
marché - extension censée accroître le bien-être
général -, mais les insatiables besoins d'argent des
appareils d'État à l'époque de l'absolutisme,
pour lesquels il s'agissait de financer la machine de guerre de
la modernité naissante. C'est seulement à cause de
l'intérêt de ces appareils qui, pour la première
fois dans l'histoire, ont enserré dans un étau bureaucratique
l'ensemble de la société que s'est accélérée
l'évolution du capital financier et marchand des villes au-delà
des échanges commerciaux traditionnels. Ce n'est que de cette
façon que l'argent est devenu la motivation sociale centrale
et l'abstraction travail une exigence sociale centrale qui ne tient
pas compte des besoins.
Si la plupart des hommes sont passés à la production
pour des marchés anonymes, et ainsi à l'économie
monétaire généralisée, ils ne l'ont
pas fait de leur plein gré, mais parce que le besoin d'argent
de l'absolutisme avait monétarisé les impôts
tout en les augmentant de façon exorbitante. Ce n'est pas
pour eux-mêmes qu'ils devaient " gagner de l'argent ",
mais pour l'État militarisé de la modernité
naissante fondée sur la puissance des armes à feu,
sa logistique et sa bureaucratie. C'est ainsi et pas autrement qu'est
née l'absurde fin en soi de la valorisation du capital, et
par là celle du travail.
Très vite, impôts monétaires et taxes ne suffirent
plus. Les bureaucrates de l'absolutisme et les administrateurs du
capitalisme financier se sont mis à organiser les hommes
directement et par la force pour en faire le matériel d'une
machine sociale ayant pour but la transformation du travail en argent.
Les modes de vie et d'existence traditionnels de la population furent
détruits, non parce que la population aurait " évolué
" de son plein gré et de façon autonome, mais
parce qu'elle devait servir de matériel humain pour la machine
de la valorisation récemment mise en route. Les hommes furent
chassés de leurs champs manu militari pour que paissent les
moutons des manufactures de laine. On abolit des droits anciens
comme ceux de chasser librement, de pêcher et de couper du
bois dans les forêts. Et quand ensuite les masses appauvries
battaient la campagne en mendiant et en volant, elles étaient
enfermées dans des work-houses (maisons de travail) et des
manufactures. Là on les brutalisait avec les instruments
de torture du travail, tout en leur inculquant à force de
coups une conscience soumise de bête de somme.
Mais cette transformation - qui s'est effectuée par poussées
- de leurs sujets en matière première de l'idole Travail
génératrice d'argent était loin de suffire
aux États monstrueux de l'absolutisme. Ils étendirent
leurs prétentions à d'autres continents. La colonisation
intérieure de l'Europe alla de pair avec une colonisation
extérieure, d'abord dans les deux Amériques puis dans
certaines régions de l'Afrique. Là, les propagandistes
fanatiques du travail laissèrent tomber définitivement
toutes leurs inhibitions. Ils se ruèrent sur les mondes que
l'on venait de " découvrir " et se livrèrent
à des campagnes d'extermination, de destruction et de pillage
jusque-là sans précédent - d'autant que les
victimes n'y étaient même pas considérées
comme des êtres humains. Les puissances cannibales européennes
de la société de travail naissante définirent
les cultures étrangères qu'elles avaient soumises
comme " sauvages " et cannibales.
C'est ainsi que l'extermination des populations de ces régions
ou la réduction en esclavage de millions d'hommes furent
légitimées. L'esclavage pur et simple pratiqué
dans l'économie coloniale des plantations et des matières
premières (qui, par ses dimensions, dépassa de loin
d'esclavage antique) fait partie des crimes fondateurs du système
de production marchande. Alors, on pratiqua pour la première
fois l'" extermination par le travail " à grande
échelle. Ce fut la deuxième fondation de la société
de travail. L'homme blanc, déjà marqué par
l'autodressage, put ainsi, face aux " sauvages ", donner
libre cours à sa haine de soi refoulée et à
son complexe d'infériorité. À ses yeux, les
" sauvages " étaient, un peu à l'image de
" la femme ", des sortes d'hybrides primitifs, proches
de la nature et à mi-chemin entre l'animal et l'homme. Emmanuel
Kant conjecturait avec perspicacité que les babouins pourraient
parler s'ils le voulaient, mais qu'ils ne le faisaient pas parce
qu'ils craignaient d'être mis au travail.
Ce raisonnement grotesque jette une lumière révélatrice
sur les Lumières. À l'époque de la modernité,
l'éthique répressive du travail (se réclamant,
dans sa version protestante originelle, de la grâce de Dieu
et, depuis les Lumières, de la loi naturelle) fut travestie
en " mission civilisatrice ". La culture, comprise en
ce sens, est la soumission volontaire au travail ; et le travail
est masculin, blanc et " occidental ". Son contraire,
la nature non humaine, informe et dépourvue de culture est
féminine, de couleur et " exotique ", et doit donc
être soumise à la contrainte. En un mot, " l'universalisme
" de la société de travail est, à la racine,
profondément raciste. L'abstraction universelle du travail
ne peut jamais se définir qu'en se démarquant de tout
ce qui ne s'intègre pas en elle.
La bourgeoisie moderne, qui finit par hériter de l'absolutisme,
n'est pas issue des paisibles marchands des anciennes routes commerciales,
mais plutôt des condottieri, des bandes mercenaires de la
modernité naissante, des administrateurs des work-houses
et des pénitenciers, des fermiers généraux,
des gardiens d'esclaves et autres requins qui ont constitué
le terreau social du " patronat " moderne. Les révolutions
bourgeoises des XVIIIe et XIXe siècles n'avaient rien à
voir avec l'émancipation sociale ; elles n'ont fait que remanier
les rapports de pouvoir à l'intérieur du nouveau système
coercitif, libérer les institutions de la société
de travail des intérêts dynastiques surannés
et accélérer leur chosification et leur dépersonnalisation.
C'est à la glorieuse Révolution française qu'il
revint, avec un pathos particulier, de proclamer un devoir de travail
et d'instituer de nouvelles maisons de travail forcé par
une " loi d'abolition de la mendicité ".
C'était exactement le contraire de ce à quoi aspiraient
les mouvements de révolte sociale qui éclataient en
marge de la révolution bourgeoise sans s'y intégrer.
Bien longtemps avant, il y avait eu des formes originales de résistance
et de refus devant lesquelles l'historiographie officielle de la
société de travail et de la modernisation ne peut
que rester muette. Les producteurs des anciennes sociétés
agraires qui, eux aussi, ne s'étaient jamais résignés
sans heurt aux rapports de domination féodaux voulaient encore
moins se résigner à devenir la " classe ouvrière
" d'un système extérieur à eux. Depuis
la Guerre des Paysans des XVe et XVIe siècles jusqu'aux insurrections
anglaises du luddisme et au soulèvement des tisserands silésiens
de 1844, c'est une seule chaîne ininterrompue d'âpres
luttes de résistance contre le travail. Pendant des siècles,
l'instauration de la société de travail fut synonyme
d'une guerre civile tantôt ouverte, tantôt larvée.
Les anciennes sociétés agraires étaient tout
sauf paradisiaques. Mais la majorité des hommes ne vécurent
la contrainte monstrueuse de la société de travail
naissante que comme une détérioration de leur existence
et une " époque de désespoir ". De fait,
les hommes avaient encore quelque chose à perdre malgré
l'étroitesse de leurs conditions. Ce qui, dans la fausse
conscience du monde moderne, apparaît comme les ténèbres
et les tourments d'un Moyen Age imaginaire, c'est en réalité
les affres de sa propre histoire. Dans les cultures non ou pré-capitalistes,
à l'intérieur comme à l'extérieur de
l'Europe, le temps de l'activité de production, aussi bien
quotidiennement qu'annuellement, était bien moindre que ce
n'est le cas même pour les " employés " modernes
des usines et des bureaux. Et cette production, loin d'être
densifiée comme dans la société de travail,
était entremêlée d'une culture sophistiquée
de loisir et de " lenteur " relative. Sauf catastrophes
naturelles, la plupart des besoins matériels de base ont
été bien mieux assurés que pendant de longues
périodes de l'histoire de la modernisation - et aussi bien
mieux que dans les bidonvilles terrifiants du monde en crise d'aujourd'hui.
Il en va de même de la domination qui, à l'époque,
ne régentait pas toute l'existence comme dans la société
de travail bureaucratisée.
C'est pourquoi la résistance contre le travail ne pouvait
être brisée que militairement. Jusqu'à présent,
les idéologues de la société de travail ferment
hypocritement les yeux sur le fait que la culture des producteurs
pré-modernes n'a pas été " développée
" mais au contraire étouffée dans leur sang.
Aujourd'hui, les démocrates pondérés du travail
préfèrent mettre toutes ces monstruosités sur
le compte des " conditions pré-démocratiques
" d'un passé avec lequel ils n'auraient plus rien à
voir. Ils ne veulent pas admettre que les origines terroristes de
la modernité jettent une lumière crue sur l'essence
de la société de travail actuelle. À aucun
moment, la gestion bureaucratique du travail et le fichage étatique
des hommes dans les démocraties industrielles n'ont pu nier
leurs origines absolutistes et coloniales. Objectivée en
un système impersonnel, la gestion répressive des
hommes au nom de l'idole Travail s'est même encore accrue,
en pénétrant tous les secteurs de la vie.
C'est justement maintenant, à l'heure de l'agonie du travail,
que la poigne de fer bureaucratique redevient aussi sensible qu'à
l'aube de la société de travail. Au moment où
elle organise l'apartheid social et tente vainement de bannir la
crise au moyen de l'esclavage tel que le pratique l'État
démocratique, la direction du travail se révèle
le système coercitif qu'elle a toujours été.
De même, la stupidité coloniale est de retour dans
l'administration coercitive qu'exerce le F.M.I. sur l'économie
des pays de la périphérie déjà ruinés
en série. Après la mort de son idole, la société
de travail se rappelle dans tous les domaines les méthodes
de ses crimes fondateurs, lesquelles ne peuvent pourtant plus la
sauver.
" Le barbare est paresseux et se distingue
de l'homme civilisé en ceci qu'il reste plongé dans
son abrutissement, car la formation pratique consiste dans l'habitude
et dans le besoin d'agir. "
Hegel, Principes fondamentaux de la philosophie du droit, 1821
On se rend maintenant très bien compte, à l'aspect
du travail [
], que c'est là la meilleure police, qu'elle
tient chacun en bride et qu'elle s'entend à entraver vigoureusement
le développement de la raison, des convoitises, des envies
d'indépendance. Car le travail use la force nerveuse dans
des proportions extraordinaires, il retire cette force à
la réflexion, à la méditation, aux rêves,
aux soucis, à l'amour et à la haine.
Friedrich Nietzsche, " Les apologistes du travail ", Aurore,
1881
X/ Le mouvement ouvrier : un mouvement pour
le travail.
Le mouvement ouvrier classique, qui n'a connu son apogée
que longtemps après le déclin des anciennes révoltes
sociales, ne luttait plus contre le travail et ses scandaleuses
exigences, mais développait presque une sur-identification
avec ce qui paraissait inévitable. Il n'aspirait plus qu'à
des " droits " et à des améliorations dans
le cadre de la société de travail, dont il avait déjà
largement intériorisé les contraintes. Au lieu de
critiquer radicalement la transformation de l'énergie humaine
en argent en tant que fin en soi irrationnelle, il a lui-même
adopté le " point de vue du travail " et a conçu
la valorisation comme un fait positif.
Ainsi le mouvement ouvrier a-t-il hérité à
sa façon de l'absolutisme, du protestantisme et des Lumières.
Le malheur du travail s'est mué en fausse fierté du
travail, qui redéfinit la domestication de l'individu en
matériel humain de l'idole moderne pour en faire un "
droit de l'homme ". Les ilotes domestiqués du travail
ont inversé pour ainsi dire les rôles idéologiques
et ont fait preuve d'un zèle de missionnaires d'une part
en exigeant le " droit au travail " et d'autre part en
invoquant le " devoir de travail pour tous ". La bourgeoisie
n'était pas combattue en tant que " fonctionnaire "
de la société de travail, elle était au contraire
traitée de " parasite " au nom même du travail.
Tous les membres de la société, sans exception, devaient
être enrôlés de force dans les " armées
du travail ".
Le mouvement ouvrier est ainsi lui-même devenu un accélérateur
de la société de travail capitaliste. Dans l'évolution
du travail, c'est lui qui imposa, contre les " fonctionnaires
" bourgeois bornés du XIXe et du début du XXe
siècle, les dernières étapes de l'objectivation
; presque comme, un siècle plus tôt, la bourgeoisie
avait pris la succession de l'absolutisme. La chose fut possible
uniquement parce que, au cours de la déification du travail,
les partis ouvriers et les syndicats se sont référés
de façon positive à l'appareil d'État et aux
institutions de l'administration répressive du travail qu'ils
ne voulaient pas supprimer mais investir dans une sorte de "
marche à travers les institutions ". Ainsi, ils poursuivirent,
comme avant eux la bourgeoisie, la tradition bureaucratique de la
gestion des hommes dans la société de travail telle
qu'elle existait depuis l'absolutisme.
Mais l'idéologie d'une généralisation sociale
du travail nécessitait également un nouveau rapport
politique. Dans la société de travail qui ne s'était
encore imposée qu'à moitié, il fallait remplacer
l'ordre corporatiste et ses différents " droits "
politiques (le droit de vote censitaire, par exemple) par l'égalité
démocratique générale de l'" État
de travail " achevé. Par ailleurs, il fallait réguler,
selon les préceptes de l'" État social ",
les différences de régime dans le fonctionnement de
la machine de valorisation, puisque celle-ci déterminait
maintenant la totalité de la vie sociale. Là aussi,
c'est au mouvement ouvrier qu'il revint d'en fournir le paradigme.
Sous le nom de " social-démocratie ", il devint
le plus grand " mouvement citoyen " de l'histoire, mouvement
qui ne pouvait cependant être qu'un piège tendu à
celui-là même qui l'avait posé. Car, en démocratie,
tout est matière à négociation, sauf les contraintes
de la société de travail qui, elles, sont posées
en tant que postulats. Ne sont discutables que les modalités
et les formes de développement de ces contraintes. Nous n'avons
le choix qu'entre Omo et Persil, la peste et le choléra,
l'effronterie et la bêtise, Jospin et Chirac.
La démocratie de la société de travail est
le système de domination le plus pervers de l'histoire :
c'est un système d'auto-oppression. Voilà pourquoi
cette démocratie n'organise jamais la libre détermination
des membres de la société à propos des ressources
communes, mais uniquement la forme juridique des monades du travail,
socialement séparées les unes des autres, qui ont
à rivaliser pour vendre leur peau sur le marché du
travail. La démocratie est le contraire de la liberté.
C'est ainsi que les hommes du travail démocratiques se divisent
nécessairement en administrateurs et administrés,
en patrons et commandés, en élites de fonction et
matériel humain. Les partis politiques, notamment les partis
ouvriers, reflètent fidèlement ce rapport dans leur
structure. Le fait qu'il y ait des chefs et des troupes, des personnalités
et des militants, des clans et des godillots témoigne d'un
rapport qui n'a rien à voir avec un débat ouvert et
un processus de décision commune. Que les élites elles-mêmes
ne puissent être que des fonctionnaires assujettis à
l'idole Travail et à ses décrets aveugles fait partie
intégrante de la logique de ce système.
Au plus tard depuis le nazisme, tous les partis sont devenus à
la fois des partis ouvriers et des partis du capital. Dans les "
sociétés en voie de développement " de
l'Est et du Sud, le mouvement ouvrier s'est mué en parti-État
chargé de réaliser, par la terreur, la modernisation
tardive du pays ; à l'Ouest, en un système de "
partis populaires " dotés de programmes interchangeables
et de figures représentatives médiatiques. La lutte
des classes est terminée parce que la société
de travail l'est elle aussi. À mesure que le système
dépérit, les classes se révèlent les
catégories socio-fonctionnelles d'un système fétichiste
commun. Quand la social-démocratie, les Verts et les anciens
communistes se signalent dans la gestion de la crise en mettant
au point des programmes de répression particulièrement
abjects, ils montrent qu'ils sont les dignes héritiers d'un
mouvement ouvrier qui n'a jamais voulu que le travail à tout
prix.
" Le travail doit tout régenter,
Seul l'oisif sera esclave,
Le travail doit régner sur ce monde,
Car le monde n'existe que par lui. "
Friedrich Stampfer, l'Honneur du travail, 1903
XI/ La crise du travail.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, pendant un bref instant
historique, on a pu croire qu'avec les industries fordistes la société
de travail s'était consolidée en un système
de " prospérité perpétuelle ". Et
du fait de ce système on a pu croire que, grâce à
la consommation de masse et à l'État social, le caractère
insupportable de cette fin en soi coercitive qu'est le travail pourrait
être durablement pacifié. Hormis le fait que cette
idée a toujours été celle d'ilotes démocratiques,
valable seulement pour une petite fraction de la population mondiale,
elle devait également se ridiculiser dans les pays hautement
développés. Car avec la troisième révolution
industrielle de la micro-informatique, la société
de travail se heurte à sa limite historique absolue.
Que nous devions atteindre tôt ou tard cette limite était
prévisible, car le système de production marchande
souffre depuis sa naissance d'une contradiction interne incurable.
D'une part, il vit de l'absorption massive d'énergie humaine
à travers la dépense de la force de travail ; et plus
il en consomme, mieux c'est. Mais d'autre part, la loi de la concurrence
exige des entreprises une augmentation permanente de la productivité
à travers laquelle la force de travail se trouve remplacée
par le capital fixe scientificisé.
Cette contradiction interne était déjà la cause
profonde de toutes les crises précédentes, y compris
la crise économique mondiale de 1929-1933 aux effets dévastateurs.
Mais un mécanisme de compensation permettait toujours de
surmonter ces crises : à un niveau de productivité
chaque fois plus élevé et après un certain
temps d'incubation, l'extension des marchés à de nouvelles
couches de consommateurs réabsorbait - globalement parlant
- davantage de travail qu'il n'en avait été supprimé
auparavant. Certes, la dépense de force de travail par produit
diminuait, mais dans l'absolu la production augmentait dans des
proportions telles que l'on réussissait à compenser
cette diminution, et même davantage. Par conséquent,
aussi longtemps que les innovations de produits dépassaient
les innovations de processus, la contradiction interne du système
pouvait être transposée dans un mouvement d'expansion.
L'automobile est l'exemple historique le plus marquant de ce phénomène
: grâce à la chaîne de montage et à d'autres
techniques de rationalisation issues de l'" organisation scientifique
du travail " (d'abord dans l'usine automobile Henry Ford de
Detroit), on put réduire le temps de travail par automobile
à une fraction du temps de travail nécessaire auparavant.
Parallèlement, le travail était intensifié
de façon extraordinaire, de sorte que, dans le même
laps de temps, l'exploitation du matériel humain s'en trouvait
accrue d'autant. Et surtout, grâce à la baisse des
prix qui en découlait, l'automobile, jusqu'alors produit
de luxe pour la haute société, a pu être intégrée
dans la consommation de masse.
C'est ainsi que, pendant la seconde révolution industrielle
(le " fordisme "), la soif insatiable d'énergie
humaine de l'idole Travail a pu être satisfaite à un
niveau supérieur malgré la fabrication " rationalisée
" (le travail à la chaîne). En même temps,
l'automobile est un exemple central du caractère destructeur
des modes de production et de consommation propres à la société
de travail hautement développée. Dans l'intérêt
de la production automobile et de la circulation individuelle massives,
on a bétonné et enlaidi la campagne, empoisonné
l'environnement et accepté sans trop rechigner que sur les
routes, bon an mal an, la troisième guerre mondiale non déclarée
fasse rage avec ses millions de morts et de mutilés.
Avec la troisième révolution industrielle, celle de
la micro-informatique, l'ancien mécanisme de compensation
par expansion s'arrête peu à peu. Certes, la micro-informatique
rend elle aussi de nombreux produits moins chers tout en en créant
de nouveaux (surtout dans le domaine des médias). Mais, pour
la première fois, l'innovation de processus va plus vite
que l'innovation de produit. Pour la première fois, on supprime
davantage de travail qu'on peut en réabsorber par l'extension
des marchés. Conséquences logiques de la rationalisation
: la robotique remplace l'énergie humaine, les nouvelles
techniques de communication rendent le travail superflu. Des pans
entiers de la construction, de la production, du marketing, du stockage,
de la vente et même du management disparaissent. Pour la première
fois, l'idole Travail se met involontairement à un régime
draconien durable, causant ainsi sa propre mort.
Comme la société démocratique de travail constitue
un système de dépense de la force de travail très
élaboré, fonctionnant en boucle et sans autre finalité
que lui-même, le passage à une baisse généralisée
du temps de travail se révèle impossible dans le cadre
de cette société. La rationalité d'entreprise
exige que, d'une part, des masses toujours plus nombreuses soient
mises au " chômage " de longue durée et par
là coupées de la reproduction de leurs conditions
d'existence telles que le système les définit, tandis
que, d'autre part, les " actifs ", en nombre toujours
plus restreint, sont contraints à travailler plus durement
et avec une productivité toujours plus élevée.
Au beau milieu de la richesse reviennent la pauvreté et la
faim, même dans les pays capitalistes les plus développés,
alors que des moyens de production intacts et des terres cultivables
restent massivement en friche ; d'innombrables logements et bâtiments
publics restent vides, alors que le nombre de sans-abris augmente
irrésistiblement.
Globalement, le capitalisme finit par ne concerner qu'une minorité.
Dans sa détresse, l'idole Travail moribonde se dévore
elle-même. Le capital, en quête des dernières
miettes de travail, brise les frontières de l'économie
nationale et se globalise dans une concurrence nomade qui vise l'élimination
du concurrent. Des régions entières du monde sont
coupées des flux globaux de marchandises et de capital. Avec
une vague sans précédent dans l'histoire de fusions
et d'" O.P.A. hostiles ", les grands groupes industriels
se préparent à la lutte finale de l'économie
d'entreprise. Désorganisés, les États et les
nations implosent ; les populations rendues folles par la concurrence
pour la survie s'entre-déchirent dans des guerres de bande
ethniques.
Le principe moral fondamental est le droit qu'a
l'homme à son travail. [
] À mon sens, il n'est
rien de plus atroce qu'une vie oisive. Personne n'y a droit. La
civilisation n'a pas de place pour les oisifs.
Henry Ford
" Le capital est une contradiction en procès
: d'une part, il pousse à la réduction du temps de
travail à un minimum, et d'autre part, il pose le temps de
travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse
[
] D'une part, il éveille toutes les forces de la science
et de la nature ainsi que celles de la coopération et de
la circulation sociales, afin de rendre la création de la
richesse indépendante (relativement) du temps de travail.
D'autre part, il prétend mesurer les gigantesques forces
sociales ainsi créées d'après l'étalon
du temps de travail, et les enserrer dans des limites étroites,
nécessaires au maintien, en tant que valeur, de la valeur
déjà produite. "
Karl Marx, Grundrisse, 1857-58
XII/ La fin de la politique.
La crise du travail entraîne nécessairement la crise
de l'État et par là celle de la politique. Fondamentalement,
l'État moderne doit son rôle au fait que le système
de production marchande a besoin d'une instance supérieure
qui garantisse le cadre de la concurrence, les fondements juridiques
généraux et les conditions nécessaires à
la valorisation - y compris les appareils répressifs au cas
où le matériel humain voudrait mettre en cause le
système. Au XXe siècle, sous sa forme achevée
de démocratie de masse, l'État a dû assumer
également de plus en plus de tâches socio-économiques
: en font partie non seulement la protection sociale, mais aussi
les secteurs de l'éducation et de la santé, les réseaux
de transport et de communication et toutes sortes d'infrastructures.
Ces infrastructures sont devenues indispensables au fonctionnement
de la société de travail industriellement développée,
mais il est impossible de les organiser comme un processus de valorisation
d'entreprise. Car c'est durablement, à l'échelle de
toute la société et sur l'ensemble du territoire qu'elles
doivent être disponibles : elles ne peuvent donc pas être
soumises aux aléas de l'offre et de la demande imposées
par le marché.
Mais comme l'État ne constitue pas une unité de valorisation
autonome, il ne peut pas transformer lui-même du travail en
argent. Il doit puiser l'argent dans le processus réel de
valorisation pour financer ses tâches. Quand la valorisation
se tarit, les finances de l'État se tarissent elles aussi.
Le souverain social - ou prétendu tel - se révèle
alors pleinement dépendant de l'économie fétichisée
et aveugle de la société de travail. Il peut bien
édicter toutes les lois qu'il veut : quand les forces productives
ont grandi jusqu'à briser les cadres du système du
travail, le droit positif de l'État, qui ne peut jamais se
rapporter qu'à des sujets de travail, perd tout fondement.
Avec un chômage de masse en augmentation constante, les recettes
publiques provenant de la fiscalisation des revenus du travail se
tarissent. Dès qu'est atteinte une masse critique de gens
" superflus " - qui ne peuvent être nourris, dans
le cadre du capitalisme, que par la redistribution d'autres revenus
financiers -, le système de protection sociale vole en éclats.
Avec le processus accéléré de concentration
du capital enclenché par la crise, processus qui transcende
les frontières des économies nationales, se perdent
aussi les rentrées fiscales réalisées grâce
aux bénéfices des entreprises. Les États qui
se battent pour que les groupes transnationaux investissent chez
eux sont alors contraints au dumping fiscal, social et écologique
par ces mêmes grands groupes.
C'est cette évolution même qui fait muter l'État
démocratique en simple gestionnaire de la crise. Plus l'État
se rapproche de l'état d'urgence financier, plus il se réduit
à son noyau répressif. Les infrastructures sont ramenées
aux besoins du capital transnational. Comme jadis dans les colonies,
la logistique sociale se réduit progressivement à
quelques places fortes économiques pendant que le reste sombre
dans la désolation. Ce qui est privatisable est privatisé,
même si par là de plus en plus d'individus sont exclus
des prestations sociales les plus élémentaires. Quand
la valorisation du capital se réduit à un nombre toujours
plus restreint d'îlots sur le marché mondial, l'approvisionnement
de la population sur l'ensemble du territoire national n'a plus
d'importance.
Tant que des secteurs à l'importance économique immédiate
ne sont pas en jeu, il est indifférent que les trains circulent
ou que le courrier soit acheminé. L'éducation devient
le privilège des gagnants de la globalisation. La culture
intellectuelle et artistique se voit ramenée au critère
de sa valeur marchande et dépérit. Le secteur de la
santé devient infinançable et se désintègre
dans un système à deux vitesses. C'est la loi de l'euthanasie
sociale qui prévaut alors, d'abord en douce, ensuite au vu
et au su de tous : qui est pauvre et " superflu " doit
aussi mourir plus tôt.
Alors que les infrastructures d'intérêt général
pourraient bénéficier de toutes les connaissances,
capacités et moyens de la médecine, de l'éducation
et de la culture, disponibles en surabondance, la loi irrationnelle
de la société de travail - loi objectivée en
" condition de financiabilité " - veut que ces
ressources soient mises sous séquestre, démobilisées
et envoyées à la casse tout comme les moyens de production
industriels et agricoles supposés ne plus être "
rentables ". En dehors de la simulation répressive du
travail par des formes de travail forcé et de travail bon
marché et du démantèlement de toutes les prestations
sociales, l'État démocratique transformé en
système d'apartheid n'a plus rien à offrir à
ses anciens citoyens du travail. À un stade plus avancé,
l'administration de l'État finit tout simplement par s'effondrer,
les appareils d'État se barbarisent en cleptocratie corrompue,
l'armée en bandes de guerre mafieuses, la police en bandits
de grand chemin.
Aucune politique au monde ne peut bloquer cette évolution,
voire en inverser le cours. Car, dans son essence, la politique
est une action qui est liée à l'État et qui,
dans les conditions de la désétatisation, devient
sans objet. L'" aménagement politique " des rapports
sociaux, ce mot d'ordre des démocrates de gauche, se ridiculise
chaque jour davantage. Hormis la répression sans fin, le
démantèlement de la civilisation et le soutien actif
à l'" horreur économique ", il n'y a plus
rien à " aménager ". Comme la fin en soi
de la société de travail est le postulat de la démocratie
politique, il ne peut y avoir de régulation démocratico-politique
pour la crise du travail. La fin du travail entraîne celle
de la politique.
XIII/ La simulation de la société
de travail par le capitalisme de casino.
La conscience sociale dominante se ment systématiquement
à elle-même sur la véritable situation de la
société de travail. On excommunie idéologiquement
les régions qui s'effondrent, on falsifie sans vergogne les
statistiques du marché de l'emploi, on fait disparaître
à coups de baguette médiatique les formes de la paupérisation.
De façon générale, la simulation est la caractéristique
centrale du capitalisme de crise. Cela vaut aussi pour l'économie
elle-même. Si jusqu'à présent, du moins dans
les pays occidentaux centraux, il semble que le capital puisse accumuler
même sans travail et que la forme pure de l'argent puisse
continuer de garantir sans substance et par elle-même la valorisation
de la valeur, c'est au processus de simulation des marchés
financiers qu'est due cette apparence. Symétriquement à
la simulation du travail par les mesures coercitives de la gestion
démocratique du travail, s'est développée une
simulation de la valorisation du capital par le décrochage
spéculatif du système de crédits et des marchés
boursiers vis-à-vis de l'économie réelle.
La consomption de travail présent est remplacée par
la consomption du travail futur, laquelle n'aura plus jamais lieu.
Il s'agit en quelque sorte d'une accumulation de capital dans un
" futur antérieur " fictif. Le capital-argent qui
ne peut plus être réinvesti de manière rentable
dans l'économie réelle et ne peut donc plus absorber
de travail doit progressivement se rabattre sur les marchés
financiers.
À l'époque du " miracle économique ",
après la Seconde Guerre mondiale, la poussée fordiste
de la valorisation ne reposait déjà plus tout à
fait sur ses propres ressources. Avec une ampleur inconnue jusque-là,
l'État se mit à lancer des emprunts qui dépassaient
de loin ses recettes fiscales, parce qu'il ne pouvait plus financer
autrement les conditions de base de la société de
travail. L'État hypothéquait donc ses revenus réels
futurs. C'est ainsi que, d'un côté, le capital-argent
" excédentaire " se vit offrir une possibilité
d'investissement en capital financier : on prêta de l'argent
à l'État moyennant intérêts. Celui-ci
acquittait ces intérêts à l'aide de nouveaux
emprunts et réinjectait aussitôt l'argent emprunté
dans le circuit économique. D'un autre côté,
il finançait ainsi les dépenses sociales et les investissements
d'infrastructure, créant une demande artificielle (au sens
capitaliste) parce que non couverte par une quelconque dépense
de travail productif. La société de travail anticipant
sur son propre avenir, le boom fordiste fut prolongé au-delà
de sa portée originelle.
Ce moment - déjà simulateur - du processus de valorisation
apparemment encore intact trouvait ses limites en même temps
que l'endettement public. Les " crises d'endettement "
des États, non seulement dans le " Tiers-Monde "
mais aussi dans les métropoles, rendaient impossible une
nouvelle expansion de ce type. Ce fut le fondement objectif du triomphe
de la dérégulation néo-libérale qui
devait, selon sa propre idéologie, s'accompagner d'une réduction
draconienne des quotas prélevés par l'État
sur le produit national. Mais en réalité la dérégulation
et le démantèlement des tâches de l'État
sont réduites à néant par les coûts de
la crise, ne serait-ce que ceux engendrés par la répression
et la simulation étatiques. Dans nombre de pays, la quote-part
de l'État se trouve ainsi encore augmentée.
Mais une nouvelle accumulation de capital ne peut plus être
simulée par l'endettement de l'État. C'est pourquoi,
depuis les années 80, la création supplémentaire
de capital fictif s'est déplacée vers les marchés
financiers. Là, il ne s'agit plus depuis longtemps de dividendes
(la part de bénéfice sur la production réelle),
mais seulement de gains sur les cours, de la plus-value spéculative
des titres jusqu'à des proportions astronomiques. Le rapport
entre l'économie réelle et le mouvement du marché
financier spéculatif s'est inversé. La hausse des
cours spéculatifs n'anticipe plus l'expansion économique
réelle, mais, à l'inverse, la hausse survenue dans
la création de plus-value fictive simule une accumulation
réelle, qui n'existe déjà plus.
L'idole Travail est cliniquement morte, mais l'expansion apparemment
autonomisée des marchés financiers la maintient en
survie artificielle. Les entreprises industrielles réalisent
des bénéfices qui ne proviennent plus de la vente
et de la production de biens réels (depuis longtemps opération
à perte), mais qui sont dus à la participation d'un
département financier " futé " à
la spéculation sur les marchés financiers et monétaires.
Les budgets publics affichent des revenus qui ne proviennent plus
des impôts ou des crédits, mais de la participation
assidue de l'administration financière aux marchés
spéculatifs. Par ailleurs, certains ménages dont les
revenus réels provenant de salaires baissent de façon
dramatique continuent de se permettre un niveau de consommation
élevé en misant sur des bénéfices boursiers.
Ainsi naît une nouvelle forme de demande artificielle qui,
à son tour, entraîne une production réelle et,
pour l'État, des rentrées fiscales réelles
" sans fondement réel ".
De cette manière, le processus spéculatif ajourne
la crise de l'économie mondiale. Mais comme la hausse de
la plus-value fictive des valeurs boursières ne peut être
que l'anticipation de la consomption de travail réel futur
(dans une mesure astronomique proportionnelle) qui ne viendra jamais,
l'imposture objectivée, après un certain temps d'incubation,
ne manquera pas d'éclater au grand jour. L'effondrement des
marchés émergents en Asie, en Amérique latine
et en Europe de l'Est en a donné un avant-goût. Que
les marchés financiers des centres capitalistes aux États-Unis,
en Europe et au Japon s'écroulent aussi n'est qu'une question
de temps !
Ce rapport est perçu de manière complètement
déformée dans la conscience fétichisée
de la société de travail, et même jusque chez
les " critiques du capitalisme " traditionnels de droite
comme de gauche. Fixés sur le fantôme du travail anobli
en condition d'existence positive et transhistorique, ceux-ci confondent
systématiquement cause et effet. Le fait que l'expansion
spéculative des marchés financiers ajourne provisoirement
la crise passe alors pour la cause de la crise. Les " méchants
spéculateurs ", affirme-t-on avec plus ou moins d'affolement,
seraient en train de détruire toute cette merveilleuse société
de travail parce que, pour le plaisir, ils jetteraient par la fenêtre
tout ce " bon argent ", dont il y aurait " bien assez
", au lieu de l'investir sagement et solidement dans de magnifiques
" emplois " afin qu'une humanité ilote, obsédée
de travail, puisse continuer à jouir du " plein-emploi
".
Ces gens-là ne veulent pas comprendre que ce n'est pas la
spéculation qui a causé l'arrêt des investissements
réels, mais que ceux-ci étaient déjà
devenus non rentables à cause de la troisième révolution
industrielle et que l'envolée spéculative n'en est
qu'un symptôme. Depuis bien longtemps, l'argent, qui circule
en quantité apparemment inépuisable, n'est plus "
bon ", même au sens capitaliste ; il n'est plus que l'"
air " chaud avec lequel on a gonflé la bulle spéculative.
Toute tentative de dégonfler cette bulle par un quelconque
projet d'imposition (" taxe Tobin ", etc.) afin d'orienter
à nouveau le capital-argent vers les moulins de la société
de travail, " bons " et bien " réels ",
aboutira seulement à faire crever la bulle encore plus vite.
On préfère diaboliser " les spéculateurs
" au lieu de comprendre qu'inexorablement nous devenons tous
non rentables et que c'est le critère de la rentabilité
même ainsi que ses bases, qui sont celles de la société
de travail, qu'il faut attaquer comme obsolètes. Cette image
de l'ennemi à bon marché, tous la cultivent : les
extrémistes de droite et les autonomes, les braves syndicalistes
et les nostalgiques du keynésianisme, les théologiens
sociaux et les animateurs de télévision, bref tous
les apôtres du " travail honnête ". Très
rares sont ceux qui comprennent que, de là à remobiliser
la folie antisémite, il n'y a qu'un pas : invoquer le capital
réel " créateur " et d'extraction nationale
contre le capital financier " accapareur ", " juif
" et international risque de devenir le dernier mot de la Gauche
de l'Emploi intellectuellement aux abois. De toute façon,
c'est déjà le dernier mot de la Droite de l'Emploi
par nature raciste, antisémite et anti-américaine.
" Dès que le travail, sous sa forme
immédiate, a cessé d'être la source principale
de la richesse, le temps de travail cesse et doit cesser d'être
sa mesure, et la valeur d'échange cesse donc aussi d'être
la mesure de la valeur d'usage.
[
] La production basée sur la valeur d'échange
s'effondre de ce fait, et le procès de production matériel
immédiat se voit lui-même dépouillé de
sa forme mesquine et contradictoire. "
Karl Marx, Grundrisse, 1857-58
XIV/ Le travail ne se laisse pas redéfinir.
Après des siècles de dressage, l'homme moderne est
tout simplement devenu incapable de concevoir une vie au-delà
du travail. En tant que principe tout puissant, le travail domine
non seulement la sphère de l'économie au sens étroit
du terme, mais pénètre l'existence sociale jusque
dans les pores de la vie quotidienne et de l'existence privée.
Le " temps libre " (l'expression évoque déjà
la prison) sert lui-même depuis longtemps à consommer
des marchandises pour créer ainsi les débouchés
nécessaires.
Mais par-delà même le devoir de consommation marchande
intériorisé et érigé en fin en soi,
l'ombre du travail s'abat sur l'individu moderne en dehors du bureau
et de l'usine. Dès qu'il quitte son fauteuil télé
pour devenir actif, tout ce qu'il fait prend aussitôt l'allure
du travail. Le jogger remplace la pointeuse par le chronomètre,
le turbin connaît sa renaissance post-moderne dans les clubs
de gym rutilants et, au volant de leurs voitures, les vacanciers
avalent du kilomètre comme s'il s'agissait d'accomplir la
performance annuelle d'un routier. Même le sexe suit les normes
industrielles de la sexologie et obéit à la logique
concurrentielle des vantardises de talk-shows.
Si le roi Midas vivait encore comme une malédiction le fait
que tout ce qu'il touchait se transformait en or, son compagnon
d'infortune moderne, lui, a dépassé ce stade. L'homme
du travail ne se rend même plus compte qu'en assimilant toutes
les activités au modèle du travail, celles-ci perdent
leurs qualités sensibles particulières et deviennent
indifférenciées. Bien au contraire : seule cette assimilation
à l'indifférenciation qui règne dans le monde
marchand lui fait attribuer à ces activités un sens,
une justification et une signification sociale. Par exemple, face
à un sentiment tel que le deuil, le sujet de travail se trouve
désemparé, mais la transformation du deuil en "
travail du deuil " fait de ce " corps étranger
émotionnel " une donnée connue dont on peut parler
avec autrui. Même les rêves sont déréalisés
et indifférenciés en " travail du rêve
", la dispute avec un être aimé en " travail
relationnel " et le contact avec les enfants en " travail
éducatif ". Chaque fois que l'homme moderne veut insister
sur le sérieux de son activité, il a le mot "
travail " à la bouche.
L'impérialisme du travail se traduit ainsi dans la langue
de tous les jours. Nous sommes habitués à employer
le mot " travail " non seulement à tout va, mais
aussi à deux niveaux de signification différents.
Depuis longtemps, le " travail " ne désigne plus
seulement (comme ce serait plus juste) la forme d'activité
capitaliste dans le turbin devenu sa propre fin, il est devenu synonyme
de tout effort dirigé vers |