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FRANCE
Préoccupations d'Amnesty International en Europe
Janvier - juin 2001
Résumé :
Le présent document est extrait du rapport d'Amnesty International
intitulé
CONCERNS IN EUROPE: January - June 2001 [Préoccupations d'Amnesty
International en Europe. Janvier - juin 2001] (index AI : EUR 01/003/01).
Toute personne souhaitant obtenir des informations sur des préoccupations
de
l'organisation concernant d'autres pays d'Europe est invitée
à consulter le
document complet.
Le chapitre intitulé "Nouvelles allégations de
mauvais traitements à
l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle" contient des informations
concernant
plus particulièrement des femmes et des enfants.
SOMMAIRE
- Appel au réexamen du sort des anciens membres d'Action
directe
- France / Algérie : les tortionnaires doivent être
déférés à la justice
- Nouvelles allégations de mauvais traitements à l'aéroport
Roissy-Charles de
Gaulle
- Un ressortissant malien affirme avoir été brutalisé
- Mort en garde à vue : deux policiers et un médecin
condamnés
Appel au réexamen du sort des anciens membres d'Action
directe
En janvier, Amnesty International a appelé le gouvernement
français à
prendre immédiatement des mesures pour améliorer la
situation de détenus qui
étaient membres de l'ancien groupe armé Action directe,
au motif que "des
éléments tendent à prouver que le traitement
réservé aux prisonniers
d'Action directe est contraire aux normes internationales",
qui cherchent à
minimiser les effets nocifs de l'emprisonnement.
Joëlle Aubron, Nathalie Ménigon, Jean-Marc Rouillan
et Georges Cipriani ont
été arrêtés en février 1987 et
condamnés en 1994 à plusieurs peines de
réclusion à perpétuité pour des actes
de violence, y compris pour meurtre.
Ils ont passé la majeure partie de leurs quatorze années
de détention en
isolement cellulaire plus ou moins strict. Cette période
d'isolement
prolongé expliquerait pour beaucoup la dégradation
de l'état de santé
physique et mental observée chez au moins deux de ces prisonniers.
Joëlle Aubron et Nathalie Ménigon, qui étaient
incarcérées selon un régime
de haute sécurité particulièrement sévère,
ont été transférées en 1999 dans
un établissement pénitentiaire où les conditions
de détention devaient être
conformes à la normale. Toutefois, les deux prisonnières
sont apparemment
toujours sous le coup de restrictions spéciales en ce qui
concerne les
moyens dont elles disposent en matière de communication avec
les autres, de
correspondance et de visites, et elles ne sont pas autorisées
à se rendre
dans les zones communes de la prison.
Nathalie Ménigon a épousé Jean-Marc Rouillan
en 1999, mais il semble qu'elle
n'ait pu le voir depuis lors. Elle souffrait d'une grave dépression
et de
sérieux problèmes cardiovasculaires, et aurait été
récemment victime de deux
crises cardiaques. Elle serait partiellement paralysée du
côté gauche, mais
se serait vu refuser un examen médical complet. Georges Cipriani,
détenu à
Ensisheim (Haut-Rhin) et interné quelque temps en hôpital
psychiatrique,
aurait perdu progressivement sa santé mentale et ne se rendrait
même plus
compte du fait qu'il est en prison. Des gardiens ont exprimé
leur
préoccupation quant à son état de santé.
Jean-Marc Rouillan et Joëlle Aubron ont fait une grève
de la faim en
décembre et janvier afin d'attirer l'attention en particulier
sur la
situation de Georges Cipriani et de Nathalie Ménigon. Ils
se sont alimentés
de nouveau après avoir reçu diverses assurances, entre
autres celle que
Nathalie Ménigon et Georges Cipriani allaient recevoir des
soins médicaux
adaptés.
France / Algérie : les tortionnaires doivent être
déférés à la justice
Dans un livre paru le 3 mai et intitulé Services spéciaux
: Algérie
1955-1957, le général Paul Aussaresses reconnaissait
qu'en tant que
militaire de haut rang des forces armées françaises
engagé dans la guerre
d'Algérie il avait pris part personnellement à des
actes de torture et à des
exécutions sommaires. Depuis, il a justifié de tels
actes. Dans son ouvrage,
le général affirme que le gouvernement français
de l'époque était
régulièrement informé de la torture, des exécutions
sommaires et des
déplacements forcés de population et qu'il les tolérait.
En novembre 2000,
Amnesty International avait demandé au gouvernement de déférer
à la justice
les personnes soupçonnées de s'être rendues
coupables de crimes de guerre et
de crimes contre l'humanité pendant la guerre d'Algérie
(voir EUR 01/001/01,
non traduit). Dans un nouveau communiqué de presse diffusé
le 3 mai, Amnesty
International réitérait son appel et demandait qu'une
enquête exhaustive
soit menée sans délai sur les affirmations du général
Aussaresses.
L'organisation soulignait que les autorités françaises,
après avoir salué
l'arrestation du général Augusto Pinochet au Royaume-Uni,
rejetaient
l'éventualité d'engager des poursuites judiciaires
contre des Français
soupçonnés de tortures et de crimes de guerre pendant
la guerre d'Algérie.
Amnesty International ajoutait : "Étant donné
les nouvelles allégations et
révélations extrêmement graves formulées
par le général Aussaresses, rien ne
saurait justifier que les autorités françaises persistent
à refuser de
s'engager dans la voie judiciaire."
En mai et juin, plusieurs procédures ont été
introduites contre Paul
Aussaresses et d'autres personnes. En mai, la Fédération
internationale des
ligues des droits de l'homme (FIDH) a porté plainte pour
"apologie de crimes
de guerre" et "crimes contre l'humanité" auprès
du procureur de la
République près le tribunal de grande instance de
Paris. Le 17 mai, le
parquet a ordonné l'ouverture d'une enquête préliminaire
sur la première des
deux plaintes, et le général Aussaresses a été
cité à comparaître devant un
juge en juillet. Le 22 juin, Louisette Ighilahriz, dont le récit
publié a
déclenché le débat actuel en France sur l'utilisation
de la torture pendant
la guerre d'Algérie (voir EUR 01/001/01), a porté
plainte pour "crimes
contre l'humanité" devant un juge d'instruction du tribunal
de grande
instance de Paris. Le 27 juin, la famille de Larbi Ben Mhidi, tué
par le
général Aussaresses en 1957 selon les propres affirmations
de ce dernier, a
également déposé une plainte pour " crimes
contre l'humanité " auprès d'un
tribunal parisien. D'autres plaintes étaient en cours d'enregistrement.
Nouvelles allégations de mauvais traitements à
l'aéroport Roissy-Charles de
Gaulle
En mars, une enquête préliminaire a été
ouverte sur des allégations faisant
état de mauvais traitements infligés par des policiers
à des demandeurs
d'asile dans une nouvelle Zone d'attente des personnes en instance
(la ZAPI
3 de l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle), où sont
maintenus les étrangers
non autorisés à entrer sur le territoire. Cette enquête
a été ouverte à la
suite d'un rapport adressé au procureur de la République
du tribunal de
Bobigny par un agent du ministère des Affaires étrangères
en service à la
ZAPI 3. Ce fonctionnaire a affirmé que, tandis qu'il était
de permanence sur
les lieux, il avait vu une femme originaire de la République
démocratique du
Congo (RDC), nommée Blandine Tundidi, allongée sur
le sol de la salle
d'attente. Il a indiqué qu'il avait "remarqué
immédiatement la présence sur
ses jambes de multiples plaies sanguinolentes manifestement récentes".
[Extrait du rapport envoyé au procureur de la République
du tribunal de
Bobigny, dont des passages ont été publiés
par le journal Libération dans
son édition du 28 mars 2001] Blandine Tundidi lui a déclaré
qu'elle était
arrivée à Roissy le 8 mars et qu'elle avait tenté,
en vain, de déposer une
demande d'asile. Elle a affirmé que, le 10 mars, des policiers
avaient tenté
de la faire monter à son corps défendant dans un vol
de la compagnie
Cameroon Airlines à destination de Douala et que, lorsqu'elle
s'y était
opposée, ils avaient eu recours à la force. Selon
le rapport, un des
policiers, après l'avoir déséquilibrée
en la tirant brusquement vers
l'arrière, l'a traînée sur le sol par les cheveux
en la couvrant d'insultes.
Il lui a ensuite assené plusieurs coups de pied, avant de
lui écraser les
jambes avec ses chaussures. Les faits se sont apparemment déroulés
en
présence de sept témoins. Blandine Tundidi a vu un
médecin, mais comme son
dos et ses jambes la faisaient toujours souffrir, elle a demandé
à voir ce
docteur une seconde fois. Elle se serait alors heurtée à
un refus. Sa
demande d'asile a finalement été enregistrée
et elle a été admise sur le
territoire français le 15 mars. Selon la Police aux frontières
(PAF), c'est
seulement le 11 mars que Blandine Tundidi a déposé
une demande d'asile et,
la veille, elle avait refusé de monter dans l'avion, avait
lutté avec des
policiers, s'était déshabillée et s'était
enfuie en courant, avec huit
autres personnes, le long de la piste. Toujours d'après la
PAF, les agents
de la force publique avaient dû la maîtriser pour des
raisons de sécurité.
De nombreux autres mauvais traitements dans cette zone d'attente
ont été
imputés à des policiers. En mai, une organisation
non gouvernementale (ONG),
l'Association nationale d'assistance aux frontières pour
les étrangers
(Anafé), a publié un rapport consacré notamment
à la situation à Roissy. Ce
document faisait référence au cas de plusieurs personnes
d'origine
nigériane, sierra-léonaise, congolaise ou pakistanaise
qui, alors qu'elles
étaient menottées, avaient apparemment été
giflées, frappées à coups de
matraque ou traînées sur le sol après avoir
résisté aux policiers qui
tentaient de les faire embarquer sur des vols vers l'étranger.
L'Anafé a
souligné qu'il était malaisé de confirmer certaines
de ces allégations, mais
au cours de trois visites effectuées en janvier et en mars,
des visiteurs
ont vu des blessures corroborant les allégations de brutalités
envers des
étrangers retenus sur place. Dans un arrêt du 7 février,
la cour d'appel de
Paris a confirmé l'ordonnance de mise en liberté rendue
par un juge trois
jours auparavant en faveur de John Abonayl Ejike, un ressortissant
nigérian
maintenu en zone d'attente qui avait affirmé avoir été
victime de violences.
Cet homme a déclaré avoir été maltraité
lorsqu'on avait tenté de le faire
monter de force dans un appareil à destination de l'étranger,
le 1er
février. Le juge avait lui-même constaté que
John Ejike portait des traces
de coups. Dans son arrêt, la cour d'appel a souligné
que la procédure ne
faisait état d'aucun élément pouvant laisser
à penser que l'intéressé avait
été blessé ou maltraité avant son interpellation.
Des voix se sont également élevées pour déplorer,
entre autres, le placement
en zones d'attente de mineurs non accompagnés. Le 2 mai,
la Cour de
cassation a jugé que le fait de maintenir des enfants dans
ces zones ne
constituait pas une atteinte aux droits des enfants. Cet arrêt
va à
l'encontre de certaines décisions rendues par des juridictions
inférieures.
D'après les informations recueillies, en juin, deux enfants
âgés de trois et
cinq ans ont été retenus à Roissy pendant quatre
jours, durant lesquels ils
ont été séparés de leurs parents, et
une adolescente de quatorze ans
d'origine congolaise a été maintenue à la ZAPI
3 de ce même aéroport durant
dix jours, en compagnie d'adultes des deux sexes, sans pouvoir entrer
en
contact avec sa mère.
Un ressortissant malien affirme avoir été brutalisé
Baba Traoré, un Malien résidant aux îles Canaries,
en Espagne, a affirmé
que, le 21 février, il avait été arrêté
par des agents de la PAF en uniforme
alors qu'il se trouvait dans un train à la gare d'Hendaye,
non loin de la
frontière, puis emmené en voiture au poste de police.
Baba Traoré a déclaré
qu'il se rendait à Paris pour faire renouveler son passeport,
car il lui
était impossible d'accomplir cette formalité en Espagne.
Il était en
possession d'un billet de train en règle pour son retour,
ainsi que de ses
permis de séjour et de travail espagnols.
Il a affirmé avoir été brutalisé au
poste de police d'Hendaye. Il ne parlait
pas français, mais a tenté à plusieurs reprises
de demander pour quel motif
il avait été appréhendé. D'après
les informations recueillies, il a reçu un
violent coup de poing dans l'oil gauche pendant qu'il était
assis sur une
chaise. Une demi-heure plus tard environ, deux policiers l'ont emmené
au
poste de Biriatou et remis à des policiers espagnols, qui
l'ont relâché et
ont apparemment appelé un taxi pour qu'il puisse recevoir
des soins à
l'hôpital de Bidassoa.
Peu après, il a été transféré
en ambulance à l'hôpital Nuestra Señora de
Aranzazu, à Saint-Sébastien, dans la province de Guipúzcoa.
Le même jour, il
a subi une opération chirurgicale au niveau du globe oculaire
gauche qui, de
sources médicales, avait été gravement endommagé
par un "traumatisme
direct". Il a passé encore six jours à l'hôpital,
l'éventualité d'une autre
intervention chirurgicale n'étant pas exclue. Baba Traoré
a porté plainte
auprès du procureur de Bayonne. D'après les informations
recueillies, le
préfet des Pyrénées-Atlantiques a déclaré
que ce ressortissant malien
s'était violemment opposé à sa reconduite en
Espagne, si bien qu'il avait dû
être menotté et maîtrisé.
Mort en garde à vue : deux policiers et un médecin
condamnés
Le 20 mars, dix ans après la mort d'Aïssa Ihich au commissariat
de
Mantes-la-Jolie (département des Yvelines) et huit ans après
que le débat
suscité par cette affaire eut débouché sur
une réforme de la garde à vue, le
tribunal correctionnel de Versailles a condamné deux policiers
de la brigade
urbaine locale à une peine de dix mois d'emprisonnement avec
sursis et un
médecin à une peine de douze mois d'emprisonnement,
également avec sursis.
Un troisième fonctionnaire de police a été
relaxé.
Aïssa Ihich, qui était âgé de dix-huit
ans, a succombé à une crise d'asthme
le 27 mai 1991. Le médecin, qui avait examiné le jeune
homme au poste de
police et avait jugé que son état de santé
était compatible avec la
prolongation de sa garde à vue, a été reconnu
coupable d'"homicide
involontaire par négligence". Les policiers ont, quant
à eux, été déclarés
coupables de violences, infligées pendant et immédiatement
après
l'arrestation, et le tribunal a estimé qu'il existait un
lien indirect entre
ces violences et la mort du jeune homme. Des membres des Compagnies
républicaines de sécurité (CRS), un autre service
de police, ont indiqué
dans leur témoignage qu'Aïssa Ihich avait été
frappé à coups de matraque sur
la tête, le corps et les mains alors qu'il était allongé
à terre,
immobilisé.
Les trois policiers mis en cause avaient bénéficié
à l'origine d'un
non-lieu. Néanmoins, en juin 1997, la chambre d'accusation
de la cour
d'appel de Versailles avait annulé l'ordonnance de non-lieu
délivrée par le
juge d'instruction et, en juin 1999, avait renvoyé ces policiers
et le
médecin devant un tribunal correctionnel. Pendant cette procédure
judiciaire
extrêmement longue, le parquet a toujours estimé que
les preuves présentées
contre les policiers étaient insuffisantes et a demandé
qu'ils soient
déclarés non coupables lors du procès. Le médecin
et les deux fonctionnaires
de police condamnés ont interjeté appel des décisions
rendues à leur
encontre (voir EUR 01/02/99, EUR 01/03/92 et EUR 01/02/91).
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