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"Je
souffre, donc j'ai raison"
"On touche ici à un point
assez mystérieux, et en tout cas non encore
élucidé de la nature humaine : l'intolérance
à l'incertitude, intolérance
telle qu'elle entraîne beaucoup d'hommes à souffrir
les pires et les
plus réels des maux en l'échange de l'espoir si vague
soit-il d'un rien de certitude.
Ainsi le martyr, incapable qu'il est d'établir et même
seulement
de définir la vérité dont il se prétend
certain, se résout-il à en
témoigner, comme l'indique l'étymologie du mot martyr,
par l'exhibition
de sa souffrance : "Je souffre, donc j'ai raison" -comme
si l'épreuve de
la souffrance suffisait à valider la pensée, ou plutôt
(absence de pensée,
au nom de laquelle le martyr - témoin se dit prêt à
souffrir et mourir.
Cette confusion de la cause à laquelle il se sacrifie explique
incidemment le
caractère toujours insatiable de l'amateur de souffrance
(alors qu'il
arrive à l'amateur de plaisir d'être comblé)
: aucune cause n'étant
véritablement en vue, aucune souffrance ne réussira
vraiment à l'établir, si fort et
si longtemps que fion vous frappe.
D'où la surenchère au supplice, qu'évoquent
de manière drolatique A. Aymard et J. Auboyer:
"Il y a une psychologie du martyre et elle est éternelle
(...) Aussi y eut-il même des volontaires du martyre, comme
ces chrétiens d'Asie qui sous Commode, se présentèrent
si nombreux au proconsul que celui-ci, après avoir prononcé
quelques condamnations, les refoula en les invitant à recourir
aux cordes et aux précipices" (...)"
Je remarquerai en terminant que le goût de la certitude est
souvent associé à un goût de la servitude. Ce
goût de la servitude, très étrange, mais aussi
universellement observable depuis qu'il y a des hommes et qu'ils
pensent trop, dirais-je pour parodier La Bruyère, s'explique
probablement moins par une propension incompréhensible à
la servitude pour elle-même que par l'espoir du gain d'un
peu de certitude obtenu en échange d'un aveu de soumission
à l'égard de celui qui déclare se porter garant
de la vérité(sans pour autant, il va de soi, en rien
révéler). Incapables de tenir quoi que ce soit pour
certain, mais incapables de s'accommoder de cette incertitude, les
hommes préfèrent le plus souvent s'en remettre à
un
maître qui affame être dépositaire de la vérité
à laquelle ils n'ont pas accès
eux-mêmes : tel Moïse face aux Hébreux, Jacques
Lacan face à ses fidèles
(...).
Plutôt que d'assumer leur ignorance, ils préfèrent
troquer leur liberté contre l'illusion que quelqu'un est
là qui pense pour eux et sait ce qu'ils ne réussissent
pas à savoir. L'adhésion à une cause, le fanatisme
sous toutes ses formes, est ainsi moins l'oeuvre de la personne
qui s'y rallie que de la personne intermédiaire et fantasmatique
au nom de laquelle
s'opère le ralliement. Le fanatique ne croit lui-même
à rien, il croit en
revanche en celui ou celle dont il pense confusément qu'il
croient à
quelque
chose. Ce n'est pas moi qui croit, c'est Lui; et c'est pourquoi
en Lui,
quoique je ne sache rien de Lui ni de ce qu'Il sait. Cette croyance
par
procuration en dit long sur la nature de la crédulité
humaine."
...le
caractère toujours insatiable de l'amateur de souffrance
2- SUR LE DÉSIR DE MORT AU SEIN DES AVANT-GARDES
"Ce désir d'aucune chose réelle relève
en somme d'un attrait du vide
qui se manifeste aussi, et de manière plus exemplaire encore,
dans une
hallucination qui fait périodiquement la "Une"
de l'actualité prétendument
philosophique et littéraire : l'idée d'une fin du
monde probable et
imminente, -ou encore d'un fin de la culture, de la civilisation,
de la
nature, etc.- que chacun de ses prophètes successifs annonce
comme un
fait à la fois absolument nouveau et absolument certain.
Deux supercheries sont à prendre ici en considération.
La première est de présenter comme neuf ce qui est
vieux et usé jusqu'à la corde, aussi vieux que le
monde lui-même et l'aversion que celui-ci a toujours pu inspirer
à tel ou tel. Témoin Pline l'Ancien qui, il y a presque
deux mille ans, diagnostiquait tout au
long de son Histoire naturelle une dégradation de la nature
et une fin du monde
prochaine qui se sont en fin de compte résumées à
la disparition de la seule
personne de Pline lui-même, imprudemment aventuré sur
les flancs d'un Vésuve
en pleine éruption. La seconde, plus grave, est de représenter
comme véritéde fait ,
dont on assure par surcroît de duplicité qu'on est
le premier à s'en désoler, ce qui est en réalité
un simple fait de désir , fruit d'une banale lassitude ou
angoisse face à l'existence.
Il me semble que Cioran inverse, sinon l'ordre de ses propres pensées,
du moins celui de la
pensée habituelle des annonciateurs du désastre, lorsqu'il
déclare : "l'homme va disparaître, c'était
jusqu'à présent ma ferme conviction. Entre temps,
j'ai changé d'avis : il doit disparaître".
Le désir de mort suit un ordre inverse: je désire
d'abord que tout finisse; ce n'est qu'à partir de ce terrain
propice que s'élabore (hallucination d'une fin effective
et imminente,
dontj'avise alors mon entourage après m'être composé
un visage consterné.
Que la crainte de la catastrophe soit le plus souvent l'expression
mal déguisée d'un désir impérieux de
cette catastrophe même est une évidence que confirme
quotidiennement tant la lecture de certains livres que celle des
journaux.
Je trouve à cet égard beaucoup de sens dans un macabre
fait divers
survenu dernièrement en Espagne : un employé d'une
centrale nucléaire,
pénétré du sentiment d'un désastre imminent
et général, tue sa femme et
sestrois enfants et explique son acte, dans une lettre trouvée
auprès des
cadavres, par son désir d'"éviter aux siens la
fin du monde".
Curieuse façon de conjurer le pire que de le convoquer ainsi
séance tenante.
Mais le pire n'est jamais assez sûr, aux yeux de celui qui
prétend le redouter mais
ne réussit à s'en assurer qu'en en provoquant lui
même l'accomplissement.
Cette malheureuse aventure illustre à merveille le caractère
hautement
improbable de la catastrophe, au gré de celui-là même
qui la déclare inéluctable et
assurée. (... )
Une même vérité ressort de ces exemples : d'abord
que la catastrophe n'est
pas objet de crainte, mais de désir; ensuite et surtout qu'elle
n'est pas tenue par celui qui l'annonce pour un fait assuré,
mais pour une réalité desmoins certaines.
D'où la nécessité de prendre les devants, puisque
décidément le cataclysme tarde, et de rassembler tous
les moyens artisanaux dont on peut disposer afin d'en précipiter
l'événement."
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