| |
Le Bund et le sionisme
Cette contribution décrit les conflits qui ont opposé
l' Algemayne Yiddischer Arbeter Bund (Union Générale
des Travailleurs Juifs, fondée en 1897, plus communément
appelée Bund) et les différents courants sionistes
« de gauche » dans la période qui précède
la première guerre mondiale. J'ai traité la question
du mouvement ouvrier juif de manière plus détaillée
dans mon livre « Klassenkampf in der Diaspora » «<
Luttes de classes en Diaspora ». Vienne 1975).
1. Les courants territorialistes dans le mouvement ouvrier juif
.
La nécessité (du point de vue sioniste) de briser
l'hégémonie du Bund 1, les difficultés objectives
que connaissait le mouvement ouvrier juif et l'incapacité
du sionisme bourgeois (et utopique) à s'ancrer dans les masses
ont amené des partis sionistes à développer
des thèses sur la concentration de la population juive comme
étant de l'intérêt de la classe
ouvrière.
Après les nombreuses tentatives des sionistes « prolétariens
» de se séparer de l'organisation sioniste (Z.O.) et
de se constituer en une tendance autonome, trois fractions se formèrent
lors de la révolutionde 1905 :
1 /les Sionistes-Socialistes
2/ le Parti Socialiste-Sioniste (SERP), appelé également
« sejmistes »
3/ le Parti ouvrier social-démocrate juif « Poale Sion
»2.
Ils avaient en commun d'analyser la question juive sous ses aspects
socio-économiques et pensaient que, faute d'un territoire,
le développement national du prolétariat juif serait
impossible et sa lutte de classe inefficace. Ils refusaient toutes
propositions pour la Diaspora, "l'Exil", et soutenaient
qu'il fallait concentrer ses forces sur la revendication territoriale.
Ils fondaient cette analyse (commune à tous les territorialistes)
sur la structure sociale anormale du peuple juif (Borochov 3 parlait
d'une pyramide inversée, qui se caractérisait par
l'absence de paysannerie et la prépondérance des éléments
bourgeois)4.
Le Poale Sion 5 qui fut le seul à jouer un rôle historique
voulait « corriger » cette structure anormale avant
que le peuple juif n'entame une transformation vers le socialisme.
Borochov revendiquait pour le peuple juif un territoire sur lequel
il aurait pu se constituer en classe afin de mener la lutte de classes
dans des conditions « normales ». Le Poale Sion prêtait
une attention toute particulière aux mouvements d'émigration
6. Cette émigration devait abandonner son caractère
chaotique et inconscient et se concentrer sur la Palestine par une
colonisation planifiée, afin d'accélérer le
processus de production des masses juives et de l'enraciner territorialement.
Il prétendait que leur choix de la Palestine n'avait pas
été dicté par un sentiment religiAux. Parce
que cette région était totalement différente
des pays traditionnels d'émigration, elle se prêterait
mieux à une autonomie territoriale et politique.
« Au lieu d'aller dans des pays au développement économique
trop élevé pour les immigrants juifs, il faut partir
dans des pays dont le niveau de développement est largement
inférieur à la production juive, de sorte que les
juifs prennent une position dominante dans ce pays et ne restent
pas confinés dans des travaux marginaux comme c'était
le cas dans les anciennes communautés juives et les pays
d'émigration . Il est nécessaire que la transmigration
juive se défasse de son caractère de simple immigration
et devienne une colonisation. » 7 Pour résumer leur
point de vue, l'orientation consciente de l'émigration juive
devait isoler celle-ci de l'émigration générale,
la diriger vers un territoire semi-agraire et - grâce à
une colonisation ouvrière - créer de manière
planifiée les conditions politiques et économiques
pour l'édification d'un état juif autonome.
Selon Borochov, les juifs émigrant vers la Palestine n'auraient
pas à affronter « une concurrence nationale »
, la majorité de la population "fellah" devant
être assimilée dans une palestine juive (aussi curieux
que cela parraisse, pour un farouche adversaire de l'assimilation
des juifs !)8.
2. Analyse du sionisme dans le mouvement ouvrier juif
Toutes les thèses territorialistes se voulaient critiques
et rivales du Bund. Comme le sionisme bourgeois n'avait pas de partisans
parmi les travailleurs, il ne constituait pas une concurrence pour
le Bund. Mais celui-ci pressentait que le sionisme allait bientôt
s'adresser aux travailleurs « sous un masque socialiste ».
C'est la raison des critiques acerbes que le Bund lui adressait
déjà avant 1905 : une Palestine bourgeoise exploiterait
les travailleurs comme la Russie le faisait à la même
époque. Mais les Sionistes prêchaient en Russie l'indifférence
face à la lutte sociale9; ils considéraient les juifs
comme des éléments fortuits 10. Le 4ème Congrès
du Bund condamna les tentatives de propagande sioniste auprès
des travailleurs juifs et vit en l'idéologie sioniste (réaction
bourgeoise à l'antisémitisme) un adversaire nationaliste
dont le but était de détourner les travailleurs juifs
de la lutte de classe, de les isoler de leurs camarades de classe
non-juifs pour édifier un état bourgeois en Palestine
11 . A partir de 1 901 , les Bundistes s'intéressèrent
davantage aux activités sionistes, surtout lorsque Zoubatov
12 s'allia avec les sionistes. Dans son rapport à l'Internationale
(août 1904), le Bund désigne le sionisme comme le pire
ennemi du prolétariat juif organisé, « qui livre
son combat sous le drapeau sociodémocrate du Bund »
13, et le définit comme « un mouvement au sein de la
petite et moyenne bourgeoisie juive qui se trouve exposée
à une double pression - d'une part la concurrence avec le
grand capital et d'autre part les lois répressives d'exception
et de persécution du gouvernement. Partant de l'idée
de la permanence de l'antisémitisme, le sionisme se propose
comme objectif la fondation d'un état de classe en Palestine
et s'efforce donc de camoufler les contradictions de classe derrière
un intérêt national général. »
14. Pour les Bundistes, le Sionisme représentait, avant tout,
l'intérêt de la petite bourgeoisie juive déclassée
et d'une partie de l'intelligentsia, mais ne suscitait que de l'indifférence
dans le prolétariat et la grande bourgeoisie (qui n'était
pas très enthousiaste pour transférer ses capitaux
en Palestine) 15 .
L'apparition de courants sionistes « ouvriers » et l'influence
qu'ils exercèrent, surtout après le pogrom de Kichinev,
obligèrent les Bundistes à s'y intéresser davantage.
Balakan 16 accusait les militants du Poale Sion de vouloir retirer
les prolétaires de leurs lieux de luttes, d'affaiblir ainsi
le prolétariat juif en l'intégrant dans sa politique
de collaboration de classe (jusqu'à la conquête de
la Palestine). Alors qu'un prolétariat juif doté d'une
conscience de classe se souciait peu du lieu où devait s'exercer
la lutte de classe 1 7.
Dans un premier temps, le Bund ignora l'argumentation socioéconomique
des territorialistes, leur opposant simplement la foi en la conquête
des libertés démocratiques en Russie. Ensuite, les
Bundistes essayèrent de prouver que les artisans juifs étaient
également des prolétaires à part entière
dans la mesure où ils ne possédaient pas de moyens
de production et étaient obligés de vendre leur force
de travail - créatrice de plus-value - au capital organisé
dans les manufactures et les industries à domicile. Ces formes
du capital n'étant que des formes de transition vers un capitalisme
industriel; l'accès limité à l'industrie lourde
s'expliquant par les juridictions politiques (entraves à
la liberté de circulation); tous ces obstacles (ainsi que
les pogroms et l'émigration) devaient disparaître avec
la chute de la domination autocratique. "Les juifs savent que
leur lutte de classe réalisera le socialisme ici, dans la
Galouth; la Galouth cessant d'être une Galouth, pourquoi s'occuperaient-ils
alors de Sion ? » 18. La lutte pour un territoire ne pouvait
être une lutte de classe; elle ne ferait que détourner
le prolétariat de cette lutte. Les territorialistes appréhendaient
la situation de manière trop statique, mais le développement
capitaliste et une autonomie nationale culturelle, là où
vivaient les juifs, surmonteraient le territorialisme qui n'était
que l'expression du désespoir actuel 19 . Si la lutte pouvait
apparaître dans l'étape actuelle comme opposant les
travailleurs juifs au capital juif, l'évolution politique
et économique transformerait cet isolement de la communauté
et mènerait vers une lutte de classe internationale de l'ensemble
des travailleurs. Les difficultés qu'avaient les ouvriers
juifs à vendre leur force de travail résultaient aussi
d'un manque de conscience de classe du prolétariat non-juif,
qui voyait dans les ouvriers juifs une concurrence qui n'était
pas justifiée.
Même si les Bundistes n'ont pu arrêter l'influence
des territorialistes, ils ont été les premiers à
prévoir les difficultés inévitables qui devaient
surgir en Palestine. Balakan affirmait (en 1905) : "Ceux qui
devraient être expropriés ne se laisseraient sans doute
pas faire les bras croisés. » 20 Il citait Max Nordau
lors du 7ème Congrès sioniste ( 1905) :
« Un mouvement qui s'est emparé d'une grande partie
du peuple arabe peut aisément avoir des répercussions
sur la Palestine. Le gouvernement turc pouvait considérer
alors qu'il aurait tout intérêt à disposer en
Palestine et en Syrie d'un élément de la population
nombreux, fort et bien organisé...qui ne tolère aucune
attaque contre l'autorité du Sultan, mais la défendrait
au contraire en mobilisant toutes ses forces...même l'Europe
pourrait être amenée à vouloir empêcher
tout changement violent des rapports de souveraineté par
une occupation active de la Palestine. »
On n'entendit aucune voix sioniste s'élever contre le rapprochement
avec le pouvoir dominant dans la région. Un autre dirigeant
Bundiste21 soupçonne que le capital préférerait
en Palestine la force de travail arabe, meilleur marché (en
1906 !)... "ou est-ce que les socialistes sionistes penseraient
à établir une zone d'implantation spéciale
pour les bédouins et à pro-
mulguer des lois d'exception contre les travailleurs migrants non-juifs
? » Sans s'attacher plus longuement à la question arabe,
les sionistes de gauche maintenaient leur position: l'émancipation
bourgeoise n'abolirait pas le ghetto socio-économique et
le Bund (avec son programme de l'autonomie nationale culturelle)
réduisait la question nationale à une question culturelle
(linguistique); les causes économiques de l'oppression nationale
restaient déterminantes - la culture n'est pas isolée
et ne pouvait être considérée que comme le résultat
de certaines conditions de vie. Le Bund ne s'en tenait qu'aux conséquences
et non aux causes du conflit national.
Pour Borochov, les causes se trouvaient dans le projet stratégique
insuffisant du prolétariat juif. Ses limitations et anomalies
ne disparaÎtront que
lorsqu'un changement radical des conditions de production dans
la vie juive aura eu lieu et lorsque le peuple juif aura obtenu
son propre territoire, lorsque les juifs travailleront dans les
branches de production essentielles et ne produisant plus seulement
des biens d'usage mais aussi des biens de production, le prolétariat
prendra les rênes économiques dans ce pays. Quand les
centres de la vie économique, d'où est issue la production
sociale, seront occupés par les juifs eux-mêmes, le
rassemblement du prolétariat juif s'effectuera de manière
normale et autonome, et il ne dépendra plus fatalement des
organisations ouvrières des populations environnantes. Alors
la lutte de classe du prolétariat juif ne se fera plus, comme
c'est le cas actuellement dans l'économie juive, contre une
bourgeoisie impuissante mais contre une bourgeoisie puissante qui
organise la production dans le pays. » 22
Borochov a au moins essayé de déduire ses conceptions
sionistes d'une analyse marxiste (et non pas l'inverse) en partant
des intérêts du prolétariat juif 23. De l'isolement
économique marqué au départ par « la
concurrence nationale », il a conclu à la nécessité
d'une organisation spécifique du prolétariat juif
mais, puisqu'il ne voyait la solution du problème de la classe
ouvrière que dans et par le cadre national, il débouche
sur le fétichisme de l'isolement et non pas - comme ce serait
la tâche du mouvement ouvrier révolutionnaire - sur
l'abolition de cette limitation.
" Tout ce qui contribue d'une manière Qu d'une autre
à l'isolement de lavie juive renforce le sentiment national
du peuple juif » 24. Certes, l'isolement rendait la lutte
des travailleurs juifs relativement faible mais chercher à
cause de cela une base « stratégique » séparée
ne pouvait que renforcer cet isolement. Au départ, la lutte
de classe du prolétariat juif avait pris une forme nationale
mais l'élément conscient, l'avant-garde révolutionnaire,
devait donner un contenu international à cette lutte et la
coordonner, l'unifier au niveau national et international. Malgré
le manque d'une base « stratégique » suffisante,
le Bund a joué un rôle de pionnier , la force principale
de la lutte de libération étant dévolue au
prolétariat des régions industrialisées. Créées
à cause de cela, des conceptions purement juives, «
particulières », auraient été évidemment
une erreur. La concurrence et l'oppression nationale correspondaient
à des étapes déterminées du développement
social, à des rapports de force établis.
Borochov n'a pas donné des perspectives adéquates
de renversement de la société. Le Poale Sion a rejeté
la perspective d'une révolution qui aurait également
aboli les fondements économiques de la misère juive
et, par là même, de l'isolement juif, car cette misère
lui servait de moyen pour perpétuer cet isolement (même
sous forme socialiste) 25.
Cette contribution traite d'une « vieille controverse ».
Un grand nombre d'événements fondamentaux doivent
aujourd'hui être intégrés à la discussion:
l'échec de l'expérience soviétique, l'incapacité
du mouvement ouvrier international d'empêcher le fascisme,
la signification de l'État d'Israël qui, d'une tentative
de solution à la « question juive », est devenu
une partie de cette question. Mais même les interrogations
et les solutions du passé peuvent nous aider à trouver
des réponses nouvelles, humanistes et socialistes, aux questions
actuelles.
(Traduit de l'allemand par Sybil Bebermeyer)
1.le plus grand parti des travailleurs juifs.
2.les Travailleurs de Sion.
3. Ber Borochov, fondateur et principal théoricien du Poale
Sion.
4. La proportion des travailleurs de la population juive n'était
pas inférieure à celle de la
population russe.
5. Les partis israéliens actuels sont issus de ce mouvement;
en effet, les sionistes de gau-
che constituaient la colonne vertébrale de tout le mouvement
sioniste; ils donnèrent à la
colonisation juive sa différence spécifique (par rapport
à d'autres formes de colonisation).
6. Ils pensaient qu'ils sapaient les bases socio-économiques
juives: les émigrations anté-
rieures n'avaient pas résolu la question juive et l'avaient
seulement reposée dans les pays
d'émigration.
7. Borochov : « Grundlagen des Poale-Sionismus » Reprint,
Francfort 1969 p.46
8. L'ignorance volontaire des Palestiniens s'explique par la focalisation
sur la souffrance
des juifs européens.
9. Rapport du Bund au 2ème Congrès de la Social-Démocratie
russe (RSDPR), Neue
Zeit1904, vol.2 p.536.
10. Encore en 1920, Medem se plaignait que les sionistes considèrent
les masses juives en
Europe comme des étrangers (Johnpoll, The politico of futility,
tome 1, 1967).
11. Tobias, Jewies Bundin Russia, Stanford, 1972 pp.127-128.
12. Chef de la police secrète tsariste et spécialiste
de la lutte contre le mouvement ouvrier
révolutionnaire, auquel il opposait un « socialisme
autorisé par la police ».
13. Tobias - op. cité, p.251.
14. David Balakan - (( Die Sozial-Democratie und das Judischen Proletariat
}} Tchernovtsy
1905 (il renvoie à la ressemblance sociologique et idéologique
entre sionisme et antisémi-
tisme).
15. B.Rosin « Die zionistisch-sozialistische Utopie"
Neue Zeit 27ème année vol.1 1909, p.29
16. théoricien bundiste.
17. L'amalgame grotesque répété en permanence
par des représentants officiels,
antisionisme =antisémitisme, revient à dire qu'une
grande partie des masses juives de
l'Europe de l'Est aurait été antisémite (et
dissimule le fait que justement les sionistes étaient
beaucoup plus prêts à accepter la logique des antisémites).
18. A.L.- Der Poale-Zionismus, Neue Zeit, 24ème année,
vol.1 , 1906, p.804.
19. B. Rosin - op.cit.
20. Balakan - op. cit. p.36
21. A.L. Der Poale Zionismus, op.cit.
22. Borochov, op.cit. p.75
23. contrairement à ceux qui se réclament de lui aujourd'hui
et lui imputent l'intention
d'avoir voulu créer un prolétariat juif
24. Borochov - op.cit. p.95. Même aux émigrants vers
les Etats-Unis, il prédisait l'isolement
et la naissance d'organisations ouvrières juives séparées.
Le caractère international de telles
affirmations tombe sous le sens (cf. Elie Lobel « La conception
matérialiste de la question
juive », Israc no5, Paris, janv-mars 71, p.27).
25. Les marxistes révolutionnaires n'ont pas nié la
dimension économique de ce problème.
En 191 9, le responsable du commissariat soviétique pour
les Affaires Juives déclare simple-
ment: " Quand nous parlons d'une structure économique
juive particulière, nous
n'employons pas ce terme dans le sens sioniste qui signifie la création
d'une économie iuive
séparée. Nous intégrons les masses iuives dans
la réalité économique russe pour que ces
masses participent à la productivité générale
du pays dans tous les domaines. " (cité par
Z.I. Gitelman dans Jewish Nationality and Soviet Politics, Newdersy
1972, p.243).
|