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S'ENGAGER
Le parfait voyageur ne sait où il va (Lie Tseu) (1)
L'engagement, s'engager nom commun ou verbe, le début de l'histoire
est ce pourquoi on le fait.
S'y entrelacent rejet des injustices et inégalités,
vouloir y mettre terme, tenter un ici et maintenant différent
et porteur d'avenir, circonstances et rencontres un flux inextricable
d'émotions, des intimes, des collectives, dont la conscience
se nourrit.
Un processus et des alchimies.
Les conditions historiques, les luttes et rêves collectifs de
l'heure organisent les rencontres les rencontres donnent de la matière
aux premiers.
Dans l'engagement, il y a spontanéité et décision
mûrement réfléchie.
La part de l'une et de l'autre est indéterminée.
Elles augmentent ou diminuent en une tuyauterie communicante qui forge
la détermination.
L'engagement peut nous dépasser, exiger de nous bien au-delà
de nos possibilités premières, de ce que l'on croit
en savoir. Pour autant, avant tout, il nous porte. Il est courant
de penser qu'on s'engagerait, sur d'avoir raison. Je n'en crois rien.
Je n'ai jamais pensé détenir la vérité,
je me suis contentée d'espérer ne pas avoir tort.
Ce n'est pas une réponse de Normande.
Si d'hésitations en fulgurances, j'ai avancé, ce fut
autour d'un questionnement.
Plusieurs même ou se décline de contribuer à élaborer
un autre futur.
La balance peut sembler mal équilibrée des choix aussi
définitifs pour une contribution, simultanément, forte
et incertaine. Cependant l'équilibre se fait.
D'un côté, une suite de choix, guidés par le soucis
d'être cohérent, avec soi-même aussi. Dans le second
plateau la lucidité sur l'éternelle incertitude elle-même
compensée par la motivation et le sentiment de participer à
une histoire commencée bien avant soi.
Aujourd'hui, après 14 ans de prison dans des circonstances
difficiles, cette aspiration ne m'a pas désertée. Il
v a même des jours où je me demande si ce n'est pas la
violence des hauts murs qui la conserve si vivante. La misère
sociale, culturelle, humaine même parfois peut provoquer le
sentiment d'impuissance.
Mais, si rejeter l'impuissance est au cur de l'élan vital
?
Il y a un permanent aller-retour. Nous avons été vaincus
et quand je dis nous ce ne sont pas seulement ceux d'A.D, c'est une
génération entière de militants révolutionnaires,
voir plusieurs un continuum d'engagements dont les rêves n'ont
pas pu, pas su se matérialiser.
Et alors ?.
Pourquoi en être décourage ?
À l'instar de ceux et celles nous ayant précédé,
nous avons appris et apprendrons encore.
Le courage avait surgi de la nécessité.
La nécessité prenait sa source en deux dynamiques, inextricablement
liées ce pourquoi et ce contre quoi l'on se bat.
Le choix de la lutte armée n'est pas au centre. Elle est un
moyen, la conséquence d'un moment historique le fruit d'un
développement dans l'histoire réquisitionnaire.
Néanmoins, risquer sa vie mais aussi assumer la violence dans
nos sociétés développées peut paraître
extrême.
Et sans doute, plus encore la seconde implication.
Justement parce que les représentations de "l'homme civilisé"
s'acharnent à nier l'omniprésence d'une violence destructrice
dans les rapports économiques et sociaux, et par là
politiques.
Face à la violence brutale de l'ordre des choses tel qu'il
est donné, seuls seraient admissibles les moyens dit démocratiques.
Et l'impact du message de se renforcer encore dans le matraquage idéologique
selon lequel le régime politique dominant serait le moins pire
des systèmes possibles.
Je n'ai pas envie d'énumérer ici les guerres, les massacres,
les destructions irrémédiables,... que produit ce prétendu
moins pire.
Pas seulement parce que ce serait fastidieux, c'est inutile l'histoire
humaine n'est pas un bilan comptable.
Mesurant l'inquantifiable, la comptabilité est irresponsable.
Or l'engagement questionne la responsabilité. Contre les hypocrisies
confortables, il déploie ses questionnements, met à
nu les contradictions et repose sempiternellement la question des
limites.
La loi n'en est qu une parmi d'autres ; légalité n'est
pas légitimité, les exemples ne manquent pas, du Code
Noir aux Lois de Nuremberg.
Plus essentielles, celles dont Sartre rend compte dans "Les mains
sales", le moment où l'on accepte de se salir les mains,
celui où l'on refuse, celui où l'on se soumet à
une discipline supérieure -quelle qu'elle soit-, celui où
le but ne transcende plus les moyens.
Un nécessaire questionnement pour que reste toujours ouverte
la contradiction et en éveil la conscience.
Mon engagement politique fut toujours parcouru par les questions qui
avaient surgi à celte lecture, adolescente.
Contre la barbarie d'une organisation sociale prédatrice, balayant
le dégoût et la haine la colère et la révolte
ouvrent la perspective. A interpréter notre réalité
selon le credo de nos maîtres à "penser" nos
désirs et nos ambitions se calculeraient à la progression
du CAC40 pour les uns, à la sortie des cases de l'exclusion
pour les autres.
La découverte des exclus a accompagné "l'avènement"
d'une prétendue fin de l'histoire ce n'est pas un hasard. C'était
il y a dix ans. Aujourd'hui, nous n'en sommes plus là ;les
ambitions pour faire coïncider démocratie politique et
démocratie sociale, la soif de justice, ..., les désirs
d'en finir avec la tristesse de l'impuissance alimentent à
nouveau la nécessité de cette perspective, celle d'un
monde réconcilié avec les vivants. La lutte armée
ne semble exceptionnelle que Si l'on perd de vue la longue histoire
de luttes des exploités et autres bannis pour se construire
un devenir digne de leur humanité.
Je me suis engagée parce que cela me sembla évident.
J'en avais l'opportunité, cela convenait à nia perception
de ce qu'il fallait faire et de ce que je pensais possible.
Le coût était approximatif, imaginé mais non vécu.
Pour autant, n'est-ce pas le lot de chacun?
"Être un homme, une femme, veut dire, joyeusement jeter
sa vie entière dans la balance du destin, S'il le faut, mais
aussi se réjouir d'une journée lumineuse, d'un beau
nuage." En 1917, alors incarcérée, Rosa Luxemburg
écrivait ces lignes à une amie dans la peine.
Et puisque justement, contre les logiques mortifères du régime
capitaliste, il s'agissait et il s'agit encore de "miser sur
la vie " "(2), l'engagement est une manière de vivre.
Elle a le fantastique avantage de nous faire sujet de notre destinée.
"Les hommes font leur histoire eux-mêmes, même Si
dans des conditions historiquement dêteminées" "(3)
L'engagement, c'est à la fois le vieux mythe de Prométhée,
volant le feu aux Dieux pour que les hommes ne dépendent plus
de leurs forces aveugles et arbitraires, et la persévérance
faisant des illusions perdues des forces d'avenir.
(1) IVe siècle av,. J. C.
(2). Une expression que je lire d'un livre d'entretiens avec d'ex-prisonnières
des Tupamaros. mouvement révolutionnaire uruguayen dans les
années 60 et 70. Avec des nuances, plusieurs de ces femmes,
revenues de conditions extrêmes dans les prisons militaires,
témoignent du sen,~ de leur combat en parlant de ce "pari".
(3) K. Marx
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