| |
| ... Cette sordide
bagarre dans une ville lointaine a plus d'importance qu'il ne
pourrait sembler à première vue... |
 |
Si la controverse politique ne vous intéresse pas, non
plus que cette foule de partis et sous-partis et aux noms embrouillant
(à peu près comme ceux des généraux
dans une guerre chinoise), alors, je vous en prie, dispensez-vous
de lire ce qui va suivre. Cela répugne d'avoir à
entrer dans tous les détails de la polémique entre
les partis ; c'est comme si l'on plongeait dans un puisard d'aisances.
Mais il est nécessaire d'essayer d'établir la vérité,
dans toute la mesure du possible. Cette sordide bagarre dans une
ville lointaine a plus d'importance qu'il ne pourrait sembler
à première vue.
Il ne sera jamais possible de donner un compte rendu des combats
de Barcelone absolument exact et impartial, parce que les documents
nécessaires font défaut. Les historiens futurs n'auront
rien sur quoi s'appuyer, à part une masse d'écrit
de propagande et d'attaques partisan ; J'ai moi-même peu
de données, en dehors de ce que j'ai vu de mes propres
yeux et de ce que m'ont appris d'autres témoins oculaires
que je crois dignes de foi. Il m'est cependant possible de réfuter
quelques-uns des mensonges les plus flagrants et d'aider à
tirer les choses au clair.
Premièrement, que se passa-t-il réellement ?
Depuis un certain temps déjà la situation était
tendue dans toute la Catalogne. J'ai renseigné le lecteur
sur le conflit entre les communistes et ici anarchistes. Aux environs
de mai 1937 les choses en étaient arrivées au point
qu'une issue violente paraissait inévitable. La cause
directe de la friction fut l'ordre donné par le gouvernement
de rendre toutes les armes privées, dans le temps même
où il décidait la création d'une force de police
"non politique" et puissamment armée, dont devraient
être exclus les membres des syndicats. Tout le monde comprit
clairement la signification de telles mesures et que, de toute évidence,
le prochain coup consisterait à prendre possession de quelques-unes
des industries de base contrôlées par la C.N.T.
Ajoutez à cela le ressentiment accumulé dans la classe
ouvrière du fait du contraste croissant de richesse et de
pauvreté, et le vague sentiment général que
la révolution avait été sabotée ; Beaucoup
de gens furent agréablement surpris que le 1er mai se fut
passé sans émeutes. Le 3 mai, le gouvernement décida
de prendre possession du Central téléphonique dont
le fonctionnement avait été assure depuis le début
de la guerre principalement par des travailleurs membres de la C.N.T.
; on allégua qu'il marchait mal et que des communications
officielles étaient interceptées. Salas, le chef de
la police (en cela dépassa-t-il ou non ses instructions ?)
envoya trois camions de gardes civils armés saisit le Central,
tandis que des policiers également, armés, mais en
civil, faisaient dégager les rues avoisinantes. À
peu près à la même heure, des détachements
de gardes civils s'emparèrent d'autres immeubles situés
en des points stratégiques. Quelle qu'ait pu être l'intention
véritable, tout le monde crut que C'était là
le signal d'une attaque générale de la C.N.T.
par les gardes civils et le l'P.S.U.C. (communistes et socialistes).
Le bruit courut dans toute la ville qu'on attaquait les locaux de
la classe ouvrière, des anarchistes armés descendirent
dans la rue, le travail s'arrêta et la lutte s'engagea immédiatement.
Cette nuit-là et le lendemain matin on construisit par toute
la ville des barricades, et la lutte se poursuivit sans trêve
jusqu'au matin du 6 mai. Toutefois ce fut une lutte, de part et
d'autre, surtout défensive. Des locaux furent assiégés,
mais, autant que je sache, aucun ne fut pris d'assaut et l'on n'employa
pas d'artillerie. En gros, les forces de la C.N.T., de la
F.A.I. et du P.O.U.M. tenaient les faubourgs ouvriers tandis que
les forces de police armées et le P S.U.S. tenaient la partie
centrale et résidentielle de la ville. Le 6 mai, il y eut
un armistice, mais on ne tarda pas à reprendre la lutte,
probablement à cause des tentatives prématurées
de gardes civils pour désarmer les ouvriers de la C.N.T.
Le lendemain matin cependant, les gens commencèrent à
quitter les barricades de leur propre mouvement. À peu près
jusqu'à la nuit du 5 mai, la CN. T avait eu le dessus et
un grand nombre de gardes civils s'étaient rendus Mais il
n'y avait ni direction générale acceptée, ni
plan bien déterminé - à la vérité,
autant qu'on en pouvait juger, pas de plan du tout, seulement une
vague résolution de résistance aux gardes civils.
Les leaders officiels de la C.N.T. se joignirent à
ceux de l'U.G.T. pour demander instamment à tout le monde
de reprendre le travail ; une chose primait tout : les vivres allaient
manquer Dans de telles conditions, personne n'était suffisamment
sûre de l'issue pour continuer la lutte. Dans l'après-midi
du 7 mai, la situation paraît presque normale. Ce soir-là
six mile gardes d'assaut, envoyés par mer de Valence, arrivèrent
pour réprimer le soulèvement. Le gouvernement donna
l'ordre de rendre toutes les armes, à l'exception de celles
qui sont détenues par les forces régulières,
et durant les quelques jours suivants un grand nombre d'armes furent
saisies. D'après l'évaluation officielle, il y aurait
eu au cours des combats quatre cents morts et un millier de blessés.
Quatre cents morts, c'est peut-être une exagération,
mais, comme il n y a pas moyen de vérifier, il faut bien
accepter ce nombre pour exact.
Deuxièmement quelles furent les conséquences des
troubles ?
Évidemment il est impossible de rien avancer avec certitude
à ce sujet. Aucune preuve n'existe que les troubles eut un
effet direct sur le cours de la guerre, mais, se fussent-ils prolongés
seulement quelques jours de plus, ils n'auraient pu manquer d'en
avoir. Ils serrent de prétexte à placer la Catalogne
sous l'autorité directe de Valence, à hâter
la dissolution des milices et à supprimer le P, O.U.M., et
indubitablement ils ont été aussi pour quelque chose
dans Je renversement du ministère Caballero. Toutefois nous
pouvons être assuré que tout cela aurait eu lieu de
toute manière. La question réelle est de savoir si
les travailleurs de la C.N..T. qui descendirent dans la rue ont
gagné ou perdu à résister en cette circonstance.
Ce n'est de ma part que simple conjecture, mais je pense qu'ils
ont gagné plus qu'ils n'ont perdu. La saisie du Central téléphonique
ne fut qu'un épisode dans tout un processus. Depuis 1'année
précédente, on avait manuvré pour retirer
graduellement aux syndicats leur pouvoir direct, et un mouvement
continu de transfert se poursuivait pour passer du contrôle
de la classe ouvrière à un contrôle centralisé
conduisant à un capitalisme d'État, ou chose possible
a une réintroduction du capitalisme privé. Le fait
qu'il y ait en alors résistance a probablement ralenti l'évolution
Un an après le déclenchement de la guerre les ouvriers
de Catalogne avaient perdu une grande partie de leur pouvoir, mais
ils etaient encore dans une situation relativement favorable Elle
eût pu l'être moins s'ils s'étaient montres disposes
à subir passivement toute espèce de provocation Il
est des cas ou il vaut mieux être vaincu après avoir
ne lutte que de ne pas lutter du tout.
Troisièmement quel dessein à supposer qu'il y
en eût un cachait cette émeute ? S'est-il agi d'une
sorte de coup d'État ou de tentative révolutionnaire
? Et le but etait précisément de renverser le gouvernement
? Et cela fut-il concerté d'avance ?
À mon avis, la lutte fut concertée d'avance en ce
sens seulement que tout le monde s'attendait à ce qu'il y
en eut une Mais rien ne montra qu'il y eût un plan arrêté
ni d'une côte ni de l'autre. Du côté des anarchistes
presque certainement l'action fut spontanée, car elle fut
l'affaire surtout des simples membres Les gens du peuple descendirent
dans la rue et leurs leaders politiques suivirent à contrecur,
ou ne suivirent pas du tout. Les seuls même à parler
en révolutionnaires, ce furent les Amis de Durruti, petit
groupement extrémiste faisant partie de la F A I et le P
OU M. Mais je le répète, ils ne faisaient que suivre,
ils ne menaient pas. Les Amis de Durruti diffusèrent une
sorte de tract révolutionnaire, mais seulement le 5 mai,
on ne peut donc prétendre que ce tract fut à l'origine
des troubles qui s'étaient déclenché d'eux-mêmes
deux jours auparavant. Les leaders officiels de la C.N.T désavouèrent
dès le début toute l'affaire. Il y avait à
cela bien des raisons D'abord, du fait que 1a C.N.T. était
toujours représentée dans le gouvernement et dans
la Généralité on pouvait être sûr
que ses leaders se montreraient plus conservateurs que leurs partisans.
En second heu, le but principal des leaders de la CNT. était
de parvenir à une alliance avec l'U.G.T. ; or la lutte ne
pouvait manquer d'élargir le fossé entre la CN.T.
et l'U.G.T., tout au moins pour un temps. En troisième lieu
-mais ceci on ne l'a généralement pas su au moment
-, les leaders anarchistes craignirent, si les choses allaient au-delà
d'un certain point et si les ouvriers s'emparaient de la ville,
comme ils étaient peut-être en mesure de le faire le
5 mai, qu'il se produisit une intervention étrangère.
Un croiseur et deux torpilleurs britanniques avaient cerné
le port et sans aucun doute il y avait d'autres navires de guerre
non loin. Les journaux anglais révélèrent que
ces navires dirigeaient sur Barcelone "pour protéger
les intérêts britanniques", mais en fait ils s'abstinrent
de faire quoi que ce soit : ils ne débarquèrent pas
d'hommes et ne recueillerent à bord aucun réfugié.
Il ne peut pas y avoir de certitude à ce sujet, mais il était
pour le moins probable, parce que dans la nature des choses, que
le gouvernement britannique, qui n'avait pas remué le petit
doigt pour sauver de Franco le gouvernement espagnol, ne manquerait
pas d'intervenir à temps pour le sauver de sa propre classe
ouvrière.
Les leaders du P.O.U.M. ne désavouèrent pas la résistance
; en fait ils incitèrent leurs partisans à rester
sur les barricades et même donnèrent leur approbation
(dans La Batalla du 6 mai) au tract extrémiste diffué
par les Amis de Durruti. Il demeure une grande incertitude au sujet
de ce tract dont aujourd'hui personne ne semble en mesure de produire
un exemplaire. Dans certains journaux étrangers, on en parla
comme d'une "affiche incendiaire" dont tous les murs de
la ville furent "tapissés", il n'y eut certainement
pas d'affiche de ce genre. À force de recoupements, j'ai
pu déterminer que le tract réclamait :
1)La formation d'un conseil révolutionnaire (junte) ;
2)L'exécution de ceux qui étaient responsables
de l'attaque du Central téléphonique ;
3)Le désarmement des gardes civils. On ne sait pas non
plus très précisément jusqu'à quel point
La Batalla exprima son accord avec le tract.
Personnellement, je n'ai vu ni le tract ni La Batalla de ce jour-là.
Le seul prospectus que j'aie vu pendant les troubles fut celui
qui fut tiré par un tout petit groupement de trotskistes
("bolcheviks léninistes") le 4 mai et qui se bornait
à dire :
"Tout le monde aux barricades, grève
générale dans toutes les industries, sauf dans
les industries de guerre".
Autrement dit, il réclamait que l'on fît ce que l'on
était déjà en train de faire. Mais en réalité
les leaders du P.OU.M. eurent une attitude pleine d'hésitation.
Ila n'avaient jamais été pour une insurrection tant
que ne serait pas gagnée la guerre contre Franco ; mais d'autre
part, les ouvriers étant descendus dans la rue, les leaders
du P.O.UM. adoptèrent, de façon assez pédantesque,
la ligne de conduite marxiste qui veut que, lorsque les ouvriers
descendent dans la rue, ce soit les devoirs des partis révolutionnaires
d'êtres à leurs cotés. De là vient que,
tout en lançant des mots d'ordre révolutionnaires,
sur "le réveil de l'esprit du 19 juillet", etc.,
ils firent tout leur possible pour limiter l'action des ouvriers
à la défensive. Ils ne donnèrent jamais, par
exemple, l'ordre d'attaquer aucun local ; ils commandèrent
simplement à leurs partisans de rester vigilants et (comme
je l'ai indiqué dans le chapitre IX) d'éviter autant
que possible de tirer. La Batalla également publia des instructions
d'après lesquelles il n'était permis à aucune
troupe de quitter le front (1)
(1)Dans un récent numéro, Inprecor affirme le
contraire : il prétend que La Batalla donna aux troupes du
P.O.U.M. l'ordre de quitter le front ! Il est facile d'éclaircir
ce point : il n'y a qu'à se reporter à La Batalla
de la date en question
. Autant qu'on en peut juger, je dirai que, la responsabilité
du P.O.U.M. se borne à avoir engagé tout le monde
à rester sur les barricades, et probablement à avoir
persuadé un certain nombre de gens d'y rester plus longtemps
qu'ils ne l'eussent fait sans cela. Ceux qui furent en contact personnel
avec les leaders du P.O.U.M. à cette date (je ne le fus pas
moi-même) m'ont dit qu'à la vérité, ceux-ci
étaient consternés par toute l'affaire, mais qu'ils
avaient le sentiment qu'ils devaient y prendre part. Après
coup, naturellement, on tira comme toujours parti de tout cela politiquement.
Gorkin, l'un des leaders du P.O.U.M., alla même jusqu'à
parler, un peu plus tard des "jours glorieux de mai".
Du point de vue de la propagande, cela a peut-être été
une bonne chose ; il est certain que les effectifs du P.O.U.M. s'accrurent
durant ce peu de temps qui s'écoula entre les événements
de mai et sa suppression. Mais au point de vue tactique, ce fut
probablement une erreur d'appuyer le tract des Amis de Durruti,
de ce groupement tres restreint et s hostile au P.O.U.M. Vu la surexcitation
générale et tout ce que l'on disait dans l'un et l'autre
camp, ce tract ne voulait rien dire de plus, en réalité
que "restez aux barricades" mais en semblant l'approuver
tandis que Solidaridad Obrera, le journal anarchiste, le désavouait
les leaders du P.O.U.M. facilitèrent la tâche à
la presse communiste pour prétendre par la suite que les
troubles avaient été une sorte d'insurrection fomentée
uniquement par le P O U M. Toutefois nous pouvons êtres persuadés
que la presse communiste aurait, De toute manière trouvé
moyen de le prétendre. Ce n'était rien en comparaison,
des accusations qui furent lancées, et avant, et après,
sur de plus faibles apparences. Les leaders de la C.N.T.
ne gagnèrent pas grand-chose par leur attitude plus prudente
; ont, les louèrent de leur loyalisme, mais, dès que
l'occasion s'en présenta, on les évinça du
gouvernement et de la Généralité.
Autant qu'on en peut juger d'après ce que disaient les gens
sur le moment il n y eut nulle part un véritable dessein
révolutionnaire. On trouvait derrière les barricades
surtout de simples travailleurs de la C N T et parmi eux, probablement
quelques travailleurs de l'U G T. ; et ce qu'ils cherchaient ce
n'était pas à renverser le gouvernement, mais à
résister à ce qu'ils considéraient, à
tort ou à raison, comme une attaque de la police. Ce fut
une action essentiellement défensive que la leur et je doute
fort qu'on soit en droit de la dépeindre, ainsi que l ont
fait presque tous les journaux étrangers, comme une "insurrection".
Car une " insurrection " impliquent une action agressive
et un plan précis. À plus exactement parler, ce fut
une émeute ;une émeute très sanglante parce
que, dans les deux camps, on avait des armes à feu en main
et qu'on etait dispose à s'en servir.
Mais sur le chapitre des intentions, que faut-il penser de l'autre
camp ? S'il ne s'est pas agi d'un coup d'Etat anarchiste S'est-il
agi peut-être d un coup d'État communiste, d'un effort
concerté pour écraser d'un seul coup le pouvoir de
la C.N.T. ?
Je ne le crois pas ; bien que certains faits pourraient amener
à pareil soupçon. Il est significatif que quelque
chose de tout à fait semblable (la saisie du Central téléphonique
par la police armée agissant d'après des ordres reçus
de Barcelone) se soit produit à Tarragone deux jours plus
tard. Et à Barcelone le raid sur le Central téléphonique
ne fut pas un acte isolé. En différentes parues de
la ville des détachements de gardes civils et de membres
du P.S. U. C. s'emparèrent de locaux situes en des points
stratégiques, sinon exactement juste avant le déclenchement
des troubles en tout cas avec une surprenante promptitude. Mais
ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que cela s'est passé
en Espagne et non en Angleterre. Barcelone est une ville ayant dans
son histoire un long passé de guerres de rues. En de tels
endroits, les choses vont vite, les factions sont toutes constituées,
chacun connaît la géographie politique locale et dès
que partent les premiers coups de feu les gens sont aussitôt
en place presque comme dans des exercices de sauvetage. t
avaient-ils pris des dispositions pour y faite face. Mais il ne
s'ensuit pas qu'ils projetaient une attaque générale
contre la C N T. Pour deux raisons, je ne crois pas que, d'aucun
côté, on ait fait des préparatifs en vue dune
lutte généralisée
1) Aucun des deux camps n'avait amené de troupes à
Barcelone auparavant. Le combat se livra seulement entre ceux qui
étaient déjà précédemment a Barcelone
et surtout entre les civils et la police
2)Les vivres manquèrent presque immédiatement. Or
tous ceux qui ont servi en Espagne savent que l'unique activité
de guerre a laquelle les Espagnols excellent réellement est
le ravitaillement de leurs troupes. Il est fort improbable que si
l'un des adversaires avait envisagé une ou deux semaines
de guerre de rues et une grève générale, il
n'eût pas auparavant constitué des réserves
de vivres.
Venons-en enfin a la question du juste
et de l'injuste en cette affaire.
On a fait on terrible raffut dans la presse à l'étranger,
mais, comme d habitude un seul son de cloche a pu se faire entendre.
Si bien que les troubles de Barcelone ont été présentés
comme une insurrection des anarchistes et des trotskistes déloyaux
qui "poignardaient le gouvernement espagnol dans le dos",
et ainsi de suite. Ce qui s'était passé n'était
pas tout à fait aussi simple que cela. Il est hors de doute
que, lorsque vous êtes en guerre avec votre ennemi mortel,
il est préférable de ne pas commencer par vous battre
entre vous dans votre propre camp ; mais il convient de ne pas oublier
qu'il faut être deux pour une querelle et que, les gens ne
se mettent pas à construire des barricades sans que l'on
se soit livré à leur égard à des actes
qu'ils considèrent comme une, provocation.
La source des troubles, ce fut l'ordre donné par le gouvernement
aux anarchistes de rendre leurs armes. Ce qui, dans la presse
anglaise, traduit en termes anglais, donna ceci : on avait un extrême
besoin d'armes sur le front d'Aragon où l'on ne pouvait pas
en envoyer parce que les anarchistes mauvais patriotes les retenaient
à l'arrière. Présenter ainsi les choses c'est
feindre d'ignorer, l'état réel des choses en Espagne.
Tout le monde savait que les anarchistes et le P.S U C, les uns
aussi bien que les autres, amassaient des armes ; et quand les troubles
éclatèrent à Barcelone, cela, devint encore
plus manifeste ; dans l'un et l'autre camp, on exhiba des armes
en abondance. Les anarchistes savaient fort bien que même
s'ils consentaient pour leur propre part à rendre leurs armes,
le P.S.U.C., le parti politiquement le plus puissant en Catalogue,
n'en conserverait pas moins lui les siennes ; et c'est en effet
ce qui se passa, lorsque les combats eurent pris fin. En attendant,
dans les rues on voyait des quantités d'armes, qui eussent
été les bienvenues sur le front d'Aragon, et qui étaient
retenues à l'arrière pour les forces de la police
" non politique ". Et sous tout cela il y avait l'inconciliable
différend entre communistes et anarchistes, qui devait fatalement
conduire, tôt ou tard à quelque conflit.
Depuis le début de la guerre, le parti communiste espagnol
s'était énormément accru en nombre et avait
accaparé la majeure partie du pouvoir politique ; de plus
des milliers de communistes étrangers étaient venus
en Espagne et bon nombre d'entre eux déclaraient ouvertement
leur intention de "liquider" l'anarchisme aussitôt
qu on aurait gagné la guerre contre Franco.
Dans de telles circonstances, on pouvait difficilement, s'attendre
a ce que les anarchistes rendissent les armes dont ils avaient pris
possession dans l'été de 1936.
La saisie du Central téléphonique ne fut que l'étincelle
qui mît le feu à une bombe qui n'attendait que cela
pour exploser. On peut tout juste admettre que les responsables
s'imaginèrent peut-être qu'il n'en résulterait
pas d'émeute. Companys, le président catalan aurait
déclaré en riant, peu de jours auparavant, que les
anarchistes encaisseraient tout . Mais ce n'était assurément
pas un acte sage. Depuis des mois les échauffourées
sanglantes entre communistes et anarchistes se succédaient.
La Catalogne, et particulièrement Barcelone, était
dans un état de tension qui avait déjà donné
lieu à des bagarres dans les rues a des assassinats, etc.
Et voilà que soudain le bruit courut dans toute la ville
que des hommes armés etaient en train d'attaquer les locaux
dont les ouvriers s'étaient emparés au cours des combats
de juillet et à la possession desquels ils attachaient une
grande importance sentimentale. Il faut se rappeler que les gardes
civils n'étaient pas aimés de la population ouvrière.
Depuis des générations La Guardia civil avait tout
simplement été un apanage du grand propriétaire
terrien et du patron ; et les gardes civils etaient doublement haïs
parce qu'on soupçonnait, et fort justement, leurs sentiments
antifascistes d'être des plus douteux** Il est probable que
ce qui fit descendre le peuple dans la rue dans les premières
heures ce fut une émotion toute semblable à celle
qui l'avait poussé à résister aux généraux
rebelles au début de la guerre. Bien sûr, on peut soutenir
que les travailleurs de la C N T. eussent dû remettre le Central
téléphonique sans protester. Sur ce sujet, l'opinion
de chacun dépend de la position prise en face de la question
: gouvernement centralise ou contrôle ouvrier ? On pourrait
arguer avec plus de pertinence : "Oui la C.NT. avait très
probablement une excuse. Mais, tout de même on était
en guerre et ils n'avaient pas le droit d'entamer une lutte à
l'arrière du front " Là, le suit parfaitement
d'accord. Tout désordre intérieur dut probablement
aider Franco. Mais qu'est-ce qui, au fait, déclencha la lutte
? Que le gouvernement ait eu ou non le droit de saisir le Central
téléphonique il n'en reste pas moins vrai, et c'est
la l'important, qu'étant donné les circonstances,
c'était une mesure qui devait fatalement déclencher
le conflit. C'etait un acte de provocation, un geste qui signifiait
en réalité et qui etait vraisemblablement accompli
pour signifier : " C'en est fini de votre pouvoir, c'est
nous, à présent, qui sommes les maîtres "
Il n'y avait pas de bon sens à s'attendre a autre chose
qu a de la résistance. Si l'on garde un souci d'équité,
on ne peut pas ne pas se rendre compte que la faute n'était
pas -ne ne pouvait pas être, dans une affaire de cette sorte--
toute du même côte. Si l'on a communément accepte
une version des événements qui ne fait état
que d'un seul son de cloche, c'est tout simplement que les partis
révolutionnaires espagnols n'ont pas pied dans la presse
étrangère. Dans la presse anglaise, en particulier
il vous faudrait longtemps chercher avant de découvrir, pour
n'importe quelle période de la guerre, quelque allusion favorable
aux anarchistes espagnols. Ils ont été systématiquement
dénigrés et, je le sais par ma propre expérience,
il est presque impossible d'obtenir l'impression d'un écrit
pour leur défense. J'ai tâché, de parler des
troubles de Barcelone objectivement, mais, évidemment, personne
ne peut être absolument objectif à propos d'une question,
de ce genre On est pratiquement obligé de prendre parti,
et il doit apparaître assez clairement de quel coté
je suis. En outre je dois inévitablement avoir commis des
erreurs sur les faits, non seulement dans cet Appendice mais en
d'autres parties de ce récit. Il est très difficile
d'écrire avec exactitude sur la guerre d'Espagne, car on
manque de documents qui soient autre chose que de la propagande.
Je mets donc en garde tous mes lecteurs contre ma partialité
et contre mes erreurs. Toutefois j'ai fait tout mon possible pour,
être honnête Et l'on verra que mon compte rendu diffère
totalement de lui qu'a donné la presse étrangère,
spécialement la presse communiste. Il est nécessaire
d'examiner la version communiste parce qu'elle a été
publiée dans le monde entier, parce qu'elle n'a pas cessé
depuis, d'être très fréquemment, complétée,
et parce qu'elle est probablement la plus généralement
acceptée.
Dans la presse communiste et pro-communiste, toute la responsabilité
des troubles de Barcelone fut rejetée sur le PO.U.M. L'affaire
fut présentée non comme une émeute spontanée,
mais comme une insurrection préméditée et préparée
contre le gouvernement, et fomentée uniquement par le P.O.U.M.
avec l'aide d'un petit nombre "d'incontrôlables"
abusés. Qui plus est, ce fut finalement un complot fasciste,
mis à exécution d'après des ordres fascistes,
et destiné à déclencher à l'arrière
une guerre civile et à paralyser ainsi le gouvernement.
Le P.O.U.M. était la cinquième colonne
de Franco - une organisation " trotskiste" travaillant
en accord avec les fascistes. Selon le Daily Worker du 11 mai
:
"Les agents allemands et italiens qui affluèrent
à Barcelone, sous prétexte de "préparer"
le fameux congrès de la IV Internationale", n'avaient
qu'une seule grande tâche.
À savoir :
"Ils devaient - avec le concours des trotskistes de l'endroit
- préparer en provoquant désordres et effusions
de sang un état de choses tel qu'il permît aux Allemands
et aux Italiens de déclarer qu'il leur était "impossible
d'exercer le contrôle naval des côtes catalanes du
fait des troubles régnant à Barcelone", et
par conséquent qu'il leur était "impossible
de faire autrement que de débarquer des troupes à
Barcelone".
"Autrement dit, ce qu'ils préparaient c'était
une situation pouvant servir de prétexte aux gouvernements
allemand et italien à faire débarquer tout à
fait ouvertement sur les côtes catalanes des troupes de
terre ou de l'infanterie de marine, en déclarant qu'ils
ne le faisaient que "pour rétablir l'ordre"...
Pour cela, les gouvernements allemand et italien avaient un instrument
tout prêt en l'espèce, l'organisation trotskiste
connue sous le nom de P.O.U.M.
" Le P.O.U.M., agissant avec le concours d'éléments
criminels bien connus et d'un certain nombre de fourvoyés
appartenant aux organisations anarchistes, conçut le plan,
organisa et mena l'attaque sur l'arrière, de façon
à la faire exactement coïncider avec l'attaque sur
le front à Bilbao ", etc.
Dans la suite de l'article, les troubles de, Barcelone deviennent
l '" attaque du P OU M. " et, dans un autre article de
ce même, numéro de journal, on affirme que " c'est
au P.O.U.M. indiscutablement qu'il faut imputer la responsabilité
du sang verse en Catalogne ". Inprecor du 29 mai déclare
que les barricades élevées à Barcelone le furent
" uniquement par des membres du P.O.U.M. organisés par
ce parti en vue de cette tache ".
Je pourrais faire encore un grand nombre de citations, mais tout
cela est suffisamment clair : le P.O.U.M. était entièrement
responsable et le P.O.U.M. agissait d'après les ordres des
fascistes. Je donnerai toute l'heure encore quelques traits des
comptes rendus parus dans la presse communiste ; on verra qu'ils
se contredisent entre eux à tel point qu'ils en perdent absolument
toute valeur. Mais il convient auparavant d'attirer l'attention
sur plusieurs raisons a priori qui font que la version des troubles
de mai, insurrection fasciste menée par le P.O.U.M. est autant
dire incroyable
1) Le P.O.U M n'avait ni l'importance numérique ni l'influence
nécessaire pour provoquer des désordres d'une telle
ampleur. Encore moins avait-il le pouvoir d'ordonner la grève
générale Le P.O.U.M. etait une organisation politique
sans base véritable dans les syndicats et il n'eut guère
été plus capable d'organiser une grève à
Barcelone que, disons par exemple, le parti communiste anglais
le serait de déclencher la grève générale
à Glasgow. Comme je l'ai déjà dit, les leaders
du P.O.U.M. ont pu par leur attitude contribuer, quelque peu à
prolonger la lutte ; mais, même l'eussent-ils voulu qu ils
n'auraient pas pu en être les promoteurs.
2) Le prétendu complot fasciste se fonde sur une simple
affirmation, que tous les faits démentent On nous dit que
le plan était de permettre aux gouvernements allemand et
italien de débarquer des troupes en Catalogne : mais aucun
transport de troupes allemand ou italien n'approcha de la côte.
Quant au "congres de la IV Internationale", et aux "agents
allemands et italiens ", c'est un pur mythe !
Autant que je sache, il n'avait même jamais été
question d'un congrès de la IV internationale. On avait fait
vaguement le projet d'un congrès du P.O.U.M. et de ses partis
frères (I.L.P. anglais, S.A.P. allemand, etc.) ; on en avait
approximativement fixé l'époque dans le courant de
juillet - deux mois plus tard - et pas un seul délégué
n'etait encore arrivé. Les "agents allemands et italiens"
n'ont pas d'existence en dehors des colonnes du Daily Worker. Tous
ceux qui ont passé la frontière a cette époque
savent qu'il n'était pas si facile que cela "d'affluer"
en Espagne, et pas plus facile, du reste, d'en sortir.
3) Il ne se passa rien, ni a Lérida, la principale place
forte du P.O.U.M., ni sur le front. Il saute aux yeux que si les
leaders du POUM avaient voulu aider les fascistes, ils auraient
donné l'ordre à leurs milices de quitter le front
et de laisser les fascistes passer. Or ils ne firent ni ne suggérèrent
rien de semblable. Et l'on ne ramena pas d'hommes du front les
jours précédents, quoiqu'il eût été,
assez facile de faire revenir clandestinement à Barcelone,
sous divers prétextes, disons un ou deux milliers de miliciens.
Et il n y eut aucune tentative, même indirecte, de sabotage
du front : aucun arrêt dans les transports de vivres, de
munitions, etc. Je puis l'affirmer ; car j'ai par la suite fait
une enquête à ce sujet. Et, enfin surtout une insurrection
concertée, du genre de celle que l'on nous peint, eût
nécessité des mois de préparation, une propagande
subversive dans les milices, ,etc. Or nul signe, nul bruit de
tout cela. Le fait que les milices au front ne prirent aucune
part à l"insurrection" devrait paraître,
à lui seul, concluant. Si le P.O.U.M. avait réellement
préparé un coup d'État, il est inconcevable
qu'il ne se fut pas servi des dix milliers environ d'hommes armés
qui constituaient la seule force qu'il eût.
De ce qui précède il ressort assez clairement que
là , thèse communiste d'une " insurrection "
du POUM selon des ordres fascistes repose sur moins que rien. Je
vais encore vous communiquer quelques extraits de la presse communiste.
Les comptes rendus communistes de l'incident-point de départ,
de l'attaque du Central téléphonique, sont de nature
à ouvrir les yeux; ils ne s'accordent entre eux sur aucun
point, sauf sur celui de rejeter toute la responsabilité
sur les adversaires politiques. Il est à remarquer que dans
les journaux communistes anglais, la responsabilité a d'abord
été rejetée sur les anarchistes, et seulement
plus tard sur le POUM. Il y a une raison bien évidente à
cela. Tout le monde en Angleterre n'a pas entendu parler de "
trotskisme ", tandis, que toute personne de langue anglaise
frissonne au mot " anarchiste ". Qu'on fasse donc d'abord
savoir que ce sont les anarchistes qui sont impliqués dans
cette affaire et l'atmosphère de prévention souhaitée
sera créée ; après, quoi il ne restera plus
qu'a tranquillement faire passer la responsabilité sur le
dos des " trotskistes ".
Le Daily Worker du 6 mai commence ainsi :
" Une bande d'anarchistes minoritaires a, au cours des journées
de lundi et mardi, saisi et tente de conserver le bureau central
les téléphones et télégraphes et ils
se sont mis à tirer des coups de feu dans les rues "
Rien de tel pour commencer qu'un renversement des rôles
! Les gardes civils attaquent un local occupé par la C.N.T.,
et voilà que c'est la C.N.T que l'on représente
comme donnant l'assaut à son propre local -s'attaquant
elle-même en fait !
D'autre part le Daily Worker du 11 mai déclare :"Le
ministre de la Securite publique, Aiguade, Catalan de gauche,
et le commissaire général à l'Ordre public,
Rodrigue Salas, des socialistes unifiés, envoyèrent
la police armée de " la République au Central
téléphonique pour en désarmer les employés
membres pour la plupart des syndicats de la C.N.T."
Voilà qui ne semble pas s'accorder très bien avec
la précédente affirmation néanmoins le Daily
Worker ne fit pas, paraître la moindre insertion pour reconnaître
qu'il s'était trompé la première fois Le Daily
Worker du 11 mai affirme que les tracts des Amis de Durruti qui
furent, désavoués par la C.N.T., parurent,
les 4, et 5 mai, durant les combats. Inprecor (22 mai) déclare
qu'ils parurent le 3 mai, avant les combats, et ajoute que, "
en présence, de ces faits " (la parution de différents
tracts)
"La police, avec à sa tête le préfet
de police en personne, occupa le Central téléphonique
au, cours de l'après-midi du 3 mai. Des coups de feu furent
tirés sur la police dans l'exercice de ses fonctions. Ce
fut le signal pour les provocateurs qui se mirent à tirer
par toute la ville pour déclencher des échauffourées"
Et voici ce que dit Inprecor du 3 mai
"À trois heures de" l'après-midi,
le commissaire à la Sécurité publique, le
camarade Salas, se rendit au Central téléphonique
qui avait été occupé la nuit précédente
par cinquante membres dû P.O.U.M. et divers éléments
incontrôlables."
Voilà qui paraît plutôt curieux ! L'occupation
du Central téléphonique par cinquante membres du POUM
est ce que l'on peut appeler un détail pittoresque et l'on
se serait attendu à ce que quelqu'un l'eût remarqué
au moment même. Or il apparaît qu'on ne l'a découvert
que trois ou quatre semaines plus tard ! Dans un autre numéro
d'Inprecor, les cinquante membres du P.O.U, M. deviennent cinquante
miliciens du P.O.U.M. Il serait difficile de rassembler à
propos d'un même fait plus de contradictions que n'en contiennent
ces quelques courts extraits. Une fois ce sont les membres de la
C.N.T. qui attaquent le Central, une autre fois, ce s'ont
eux qui y sont attaqués ; tour à tour on prétend
qu'un tract paraît avant la saisie du Central téléphonique
et qu'il est cause de celle-ci, ou qu'il parait après cette
saisie et qu'il en est la conséquence; tantôt les occupants
du Central sont dès membres de la CNT et tantôt ce
sont des membres du P.O.U.M, - et ainsi de suite. Et dans un numéro
ultérieur du Daily Worker (celui du 3 juin), M. J.-R. Campbell
nous informe que le gouvernement n'a fait saisir le Central téléphonique
que parce qu'on avait déjà élevé des
barricades !
Faute de place; je n'ai fait ici état que des comptes rendus
se rapportant à un seul incident mais les mêmes contradictions
entre les récits se retrouvent à travers toute la
presse communiste. En outre maintes relations de faits sont de
toute évidence des histoires inventées à plaisir.
Voici, par exemple, ce que rapporte le Daily Worker (7 mai) et qui
aurait été dit à l'ambassade d'Espagne
à Paris
"L'un des traits les plus significatifs du soulèvement
fut qu'au balcon de plusieurs maisons de Barcelone on fit flotter
le vieux drapeau monarchiste, dans la conviction certainement que
les agents du soulèvement s'étaient rendus maîtres
de la situation."
Le Daily Warker a très probablement reproduit en toute
bonne foi cette déclaration, mais ceux qui, à l'ambassade
d'Espagne, en sont les auteurs ne peuvent qu'avoir menti délibérément.
On ne me fera pas croire qu'aucun Espagnol puisse être aussi
mal au courant de la situation intérieure ! Un drapeau
monarchiste à Barcelone ! Mais c'eût été
la seule chose capable d'unir en un rien de temps les factions
rivales Même les communistes sur place n'ont dû pouvoir
s'empêcher de sourire en lisant cela ! Et il en va de même
pour les récits publiés dans les divers journaux
communistes au sujet des armes dont le P.O.U.M. est censé
s'être servi pendant l'insurrection ". Ne peuvent,
y croire que ceux qui ont tout ignoré des faits réels.
Dans le Daily Worker du 17 mai, M. Frank Pitcairn déclare:
" Ils se servirent effectivement de toutes sortes d'armes
pour leur attentat. De celles que depuis des mois ils volaient
et cachaient, et même de tanks qu'ils volèrent dans
les casernes tout au début, de l'insurrection. Il est évident
que des vingtaines de mitrailleuses et plusieurs milliers de fusils
sont encore en leur possession."
Inprecor du 29 mai déclare également
"Le 3 mai, le P.O.U, M. avait à sa disposition quelques
douzaines de mitrailleuses et plusieurs milliers de fusils... Sur
la place d'Espagne, les trotskistes mirent en action des batteries
de canons de 75 qui étaient destinées au front d'Aragon
et que les milices avaient soigneusement cachées sur place
dans leurs locaux. "
M. Pltcairn ne nous dit pas comment et quand il devint évident
que le POUM possédait des vingtaines de mitrailleuses et
plusieurs milliers de fusils. J'ai fait le dénombrement des
armes que contenaient trois des, principaux locaux du P.O.U.M. -environ
quatre-vingts fusils, quelques bombes, aucune mitrailleuse, autrement
dit, tout juste ce qui était nécessaire pour armer
les gardes qu'à cette époque tous les partis politiques
plaçaient dans leurs locaux. Il paraît curieux que,
ensuite, lorsque le P.O.U.M. eut été supprimé
et tous ses locaux saisis ces milliers d'armes n'aient, jamais été
découvertes, en particulier les tanks et les canons qui ne
sont pas précisément le genre de choses qui se peuvent
cacher dans une cheminée Mais ce qui est révélateur
dans les deux déclarations ci-dessus, c'est, la totale ignorance
des conditions locales dont elle témoigne. Selon M Pitcairn
le P O U M vola des tanks " dans les casernes " Il ne
nous dit pas dans quelles casernes. Les miliciens du P O U M qui
se trouvaient a Barcelone - relativement en Petit nombre a cette
époque, car on avait cessé de recruter directement
pour les milices de partis partageaient la caserne Lénine
avec des troupes de l'armée populaire considérablement
plus nombreuses. M. Pitcairn nous demande de croire, par conséquent,
que le P.O.U.M. fut pour voler ces tanks de connivence avec l'armée
populaire ! Même remarque au sujet des " locaux dans
lesquels furent caches des canons de 75. Aucune indication pour
nous apprendre où se trouvaient ces locaux De nombreux journaux
ont parlé de ces batteries de canons qui auraient été
mises en action sur la place d Espagne, mais je crois que nous pouvons
dire avec certitude qu'elles n'ont jamais existe. Comme je l'ai
déjà relaté, je n'ai entendu moi-même
aucun tir d'artillerie durant les troubles et pourtant je n'étais
guère qu'a un mille de la place d Espagne. Quelques jours
plus tard j'ai examiné la place d Espagne et n'ai pu trouver
sur aucun immeuble la moindre trace d éclats d'obus. Et un
témoin oculaire qui etait dans le voisinage pendant toute
la durée des troubles déclare formellement qu'on n'y
a jamais vu paraître aucun canon. (Soit dite en passant, cette
histoire de canons volés pourrait bien avoir eu pour auteur
le consul général russe Antonov Ovseenko. C'est lui,
en tout cas qui la communiqua a un journaliste anglais bien connu
qui ensuite la répéta en toute bonne foi dans un hebdomadaire.
Depuis Antonov Ovseenko a été "épure".
Dans quelle mesure, cela porte atteinte à sa crédibilité,
je ne sais) La vérité, bien entendu, c'est que ces
contes à propos de tanks canons de campagne et le reste ont
été inventés pour les besoins de la cause,
car sinon il eût été bien difficile de concilier
dans la version officielle des événements l'ampleur
des troubles de Barcelone avec la faiblesse numérique du
P O U M. Or s il etait nécessaire de crier bien haut que
le P O U M etait entièrement responsable des troubles, il
était non moins nécessaire de crier non moins haut
que c'était un parti insignifiant, sans base, et, selon Inprecor,
" ne comptant que quelques milliers de membres ". Le seul
espoir de rendre croyables à la fois les deux assertions
c'était de prétendre que, le P.O.U.M possédait
tout l'armement d'une armée moderne motorisée.
Il est impossible, quand on parcourt tous les comptes tendus dans
la presse communiste de ne pas s'apercevoir qu'ils aient été
sciemment fabriques à l'adresse d'un public ignorant des
faits, et qu'ils n'ont d'autre but que, de créer une prévention.
De là par exemple des affirmations telles que celles de M.
Pitcairn qui, dans le Daily Worker du 11 mai, prétend que
l '" Insurrection fût réprimée par l'armée
populaire. L'intention ici c'est de donner à l'étranger
l'impression que la Catalogne tout entière s'est vigoureusement
dressée contre les "trotskistes". En réalité,
l'armée populaire resta neutre pendant toute la durée
des troubles ; tout le monde a Barcelone le savait et il est difficile
de croire que M Pitcairn a été le seul à ne
pas le savoir. De là aussi, dans la presse communiste, les
tours de passe-passe avec les statistiques des tués et des
blessés, dans le but de donner une idée exagérée
de l'échelle des désordres,. À en croire Diaz,
le secrétaire général du parti communiste espagnol,
que la presse communiste cite abondamment, le nombre des morts auraient
été de neuf cents et celui des blessés de deux
mille cinq cents. Selon le ministre de la Propagande, un Catalan,
il y eut (et il n'est guère probable qu'il sous-évalue)
quatre cents morts et mille cinq cents blessés. Le parti
communiste double la mise et ajoute encore quelques centaines à
tout hasard.
Les journaux capitalistes à l'étranger rejetèrent
en général la responsabilité des troubles sur
les anarchistes quelques-uns cependant adoptèrent la "ligne"
communiste. L'un de ceux-ci fut le journal anglais News Chronicle
dont le correspondant, M. John Langdon Davies se trouvait à
Barcelone à l'époque. Voici des extraits de son article
:
UNE SÉDITION TROTSKYSTE
"
Non, il ne s'est pas agi d'un soulèvement anarchiste
; mais bien d'un putsch heureusement déjoué du P.O.U.M.
trotskiste ayant pour agents d'exécution les organisations
qu'il contrôle : les Amis de Durruti et la Jeunesse libertaire...
Là tragédie commença le lundi après-midi,
lorsque le gouvernement envoya de la police armée au Central
téléphonique pour en désarmer les employés,
hommes pour la plupart de la C.N.T. De graves irrégularités
dans le service y faisaient depuis un certain temps scandale. Une
grande foule se rassembla à l'extérieur du Central,
sur la place d'Espagne, cependant que les hommes de la C.N.T.
résistaient, se retirant d'étage en étage jusqu'en
haut de l'immeuble. Ce n'etait qu'un obscur incident ; mais le bruit
courut que le gouvernement était sur pied contre les anarchistes.
Les rues se remplirent d'hommes armes. À la tombée
de la nuit, tous les centres ouvriers et tous les immeubles du gouvernement
étaient barricades et à dix heures les premiers coups
de feu éclatèrent et les premières ambulances
commencèrent à sillonner les rues en se frayant passage
à coups de sirène. À l'aube la fusillade avait
gagné tout Barcelone. Vers la fin du jour et alors que le
nombre des morts dépassait la centaine on commença
à saisir ce qui se passait. La C.N.T. anarchiste et
l'U.G.T. socialiste n'etaient pas précisément, au
sens technique de l'expression, "descendues dans la rue".
Tant qu'elles restèrent derrière les barricades, elles
s'en tinrent à une attitude d'attente vigilante, attitude
qui n'excluait pas le droit de tirer sur tout passant armée
Les fusillades qui se déclenchaient un peu partout furent
immanquablement aggravées par des "pacos" des individus
isolés cachés, des fascistes en général,
qui tiraient du haut des toits sans viser rien en particulier mais
dans le but d'accroître autant qu'ils le pouvaient la panique
générale. Mais le mercredi soir, on commença
à comprendre quels étaient les instigateurs de cette
sédition. Tous les murs avaient été tapissés
d'une affiche incendiaire, appelant à la révolution
immédiate et réclamant l'exécution des chefs
républicains et socialistes. Elle portait la signature des
"Amis de Durruti" - Le jeudi matin, le quotidien anarchiste
nia toute connivence de sa part au sujet de cette, affiche, déclarant
n'en avoir pas en connaissance et la désapprouver, mais La
Batalla, le journal du P. O. U. M., en reproduisit le texte, avec
force éloges. Ainsi Barcelone, la première ville d'Espagne,
fut jetée au carnage par des agents provocateurs se servant
de cette organisation subversive !"
Tout cela ne s'accorde guère avec les versions communistes
que j'ai précédemment citées, mais on va
voir que même en ne considérant que ce texte, on y
trouve des contradictions L'affaire est tout d'abord dépeinte
comme une "sédition trotskiste", puis présentée
comme résultant du raid sur le Central téléphonique
et de la croyance générale que le gouvernement "
etait sur pied contre les anarchistes ". La ville se
couvre de barricades et derrière ces barricades se trouvent
à la fois la C N.T. et l'U.G.T. ; deux jours après
paraît l'affiche incendiaire (un tract en réalité)
et l'on y veut voir par implication le point de départ de
toute l'affaire -un effet précédant la cause, quoi
! Mais voici, en fait de présentation erronée des
faits quelque chose de très grave : M Langdon Davies parle
des Amis de Durruti et des Jeunesses libertaires comme d "
organisations contrôlées " par le P O U M. Or
elles etaient l'une et l'autre des organisations anarchistes et
n'avaient aucun lien avec le P O U M. Les Jeunesses libertaires
c était, au sein des anarchistes l'Union des Jeunes elle
etait aux anarchistes ce qui etaient, par exemple au P S U C les
J S U. Quant aux Amis de Durruti c'était un petit groupement
à l'intérieur de la F A I, et qui etait généralement
animé a l'égard du P OU M d'une âpre hostilité.
Je n'ai jamais vu ni entendu dire que personne fit à la fois
partie des deux organisations. Il ne serait guère plus faux
de prétendre qu'en Angleterre l'Union socialiste est une
organisation " contrôlée " par le parti libéral
! Est-ce qu'il y a là de la part de M. Langdon Davies ignorance
? Dans ce cas, il eût au moins dû faire preuve d'un
peu plus de prudence en abordant ce sujet très, complexe.
Je n'accuse, pas M. Langdon Davies de mauvaise foi, mais, il
ne s'en cache pas, il quitta Barcelone aussitôt après
la fin des troubles, c'est-à-dire précisément
au moment où il eût pu commencer une enquête
sérieuse ; et, à travers tout son récit,
il apparaît de façon indiscutable qu'il a accepté
la version officielle d'une "sédition trotskiste"
sans suffisante vérification. Cela crève les yeux,
même en s'en tenant au passage que j'ai cité. "
A là, tombée de la nuit les barricades étaient
élevées ", dit-il, et " à dix heures
" les premiers coups de feu éclatent. Voilà ce
que n'eût certes pu dire un témoin oculaire ! D'après
cela, nous devrions en conclure que c'est l'habitude d'attendre,
que son adversaire ait construit des barricades pour commencer à
lui tirer dessus. De ce passage, on retire l'impression qu'il s'est
écoulé quelques heures entre le moment où l'on
a élevé les barricadés et le début de
la fusillade - alors que, naturellement, c'est l'inverse qui a eu
lieu. J'ai été témoin avec beaucoup d'autres
des premiers coups de feu échangés c'etait de bonne
heure dans l'après-midi. Et de même pour ce qui est
de ces "individus isolés" , "des fascistes
en général" qui tiraient du haut des toits, M.Langdon
Davies ne nous dit pas comment il put savoir que ces hommes étaient
des fascistes il est probable qu'il n'a pas grimpé sur les
toits pour le leur demander. Tout simplement il a répété
ce qu'on lui a dit et, comme cela cadre avec la version officielle,
il ne le met pas en doute. À vrai dire, au début de
son article, une allusion imprudente au ministre de la Propagande
trahit l'une des sources probables de la plupart de ses informations.
En Espagne, les journalistes étrangers furent immanquablement
manuvrés par le ministère de la Propagande ;
on pourrait pourtant croire que le nom même de ce ministère
devrait suffire à rendre méfiant. Il va sans dire
que le ministère de la Propagande était aussi désigné
pour fournir des informations objectives sur les troubles de Barcelone
que, disons, le défunt Lord Carson aurait pu l'être
pour donner un compte rendu objectif du soulèvement de Dublin
en 1916.
J'ai' indiqué pour quelles raisons,j'ai de ne pouvoir
prendre au sérieux la version communiste des troubles de
Barcelone. Je dois en outre ajouter quelque chose au sujet de
l'accusation générale portée contre le P.O.U.M.
d'être une organisation fasciste secrète à
la solde de, Franco et de Hitler.
Cette accusation à été mille et mille fois
répétée dans la presse communiste, surtout,
à partir du début de 1937. Cela faisait partie
de la chasse mondiale que le parti communiste officiel menait contre
le " trotskisme ", dont le P.O.U.M, à l'en croire,
était censé être le représentant en Espagne.
Le " trotskisme ", selon Frente Rojo (le journal communiste
de Valence), ", n'est pas une doctrine politique. Le trotskisme
est une organisation capitaliste officielle, une bande de terroristes
fascistes s'occupant de crimes et de sabotages contre le peuple
". Le P O U M était une organisation alliée aux
fascistes en faisant partie de la "cinquième colonne
de Franco" Ce qui est à remarquer dès le début,
c'est qu'aucune preuve ne fut jamais fournie à l'appui de
cette accusation ; on se contenta d'affirmer la chose sur un ton
d'autorité. Et l'attaque fut menée tant qu on put
à coups de diffamations personnelles, et avec une totale
insouciance des répercussions que cela pouvait avoir sur
le cours, de la guerre. Beaucoup d écrivains communistes
paraissent avoir estimé sans importance, comparée
à la tâche de diffamer, le P.O.U.M., la trahison de
secrets, militaires. Dans un numéro de février du
Daily Worker par exemple on permit à un écrivain (Winifred
Bates) de déclarer que le P.O.U.M. n'avait, dans son secteur
au front, pas même la moitié des troupes qu'il prétendait
avoir. Ce qui n'était pas vrai ;, mais vraisemblablement
cet écrivain croyait dire vrai. Elle-même et le Daily
Worker ont donc de leur plein gré publié cette déclaration
sachant que ce faisant ils passaient a l'ennemi l'une des plus importantes
informations qui peuvent être communiquées par le moyen
d'un journal. Dans le New Republic M Ralph Bates déclara
que les troupes du P.O.U.M. " jouaient au football avec les
fascistes dans le no man's land" et cela en un temps où,
en fait, les troupes du P.OU.M. subissaient de lourdes pertes, ou
personnellement j'eus un grand nombre d'amis tués et blessés.
Et puis il y eut ce dessin injurieux que l'on fit circuler partout,
d'abord à Madrid puis plus tard a Barcelone qui représentait
le P.O.U.M. sous aspect d'un homme qui, ôtant un masque décoré
du marteau et de la faucille découvre un visage marqué
de la croix gammée. Si le gouvernement n'avait pas été
en réalité dominé par les communistes, il n'aurait
jamais permis que l'on fît circuler une chose de ce genre
en temps de guerre. C'était porter délibérément
un coup au moral non seulement des milices du P.O.U.M., mais à
celui de toutes les troupes qui venaient à s'en trouver voisines
; car cela est peu propre à donner du courage que d'apprendre
que les hommes qui sont à côte de vous sur le front
sont des traîtres. Je ne crois pas, il est vrai, que les injures
qu'on leur prodigua à l'arrière démoralisèrent
vraiment les milices du POUM. Mais ce qui est certain, c'est qu'elles
étaient calculées pour les démoraliser et que
l'on doit tenir ceux qui en furent les auteurs pour des gens qui
ont fait passer l'animosité politique avant le souci de l'unité
antifasciste.
L'accusation portée contre le P.O.U.M. revenait à
dire ceci: qu'un groupement de plusieurs vingtaines de milliers
de personnes appartenant presque toutes a la classe ouvrière,
et en outre de nombreux auxiliaires et sympathisants étrangers,
pour la plupart réfugiés de pays fascistes et enfin
des milliers de miliciens, étaient purement et simplement
une vaste, organisation d'espionnage à la solde des fascistes.
Ça, n'avait pas de sens, commun et l'histoire passée
du P.O.U M suffirait à rendre la chose incroyable. Les leaders
du P O U M avaient tous derrière eux un passe révolutionnaire.
Certains avaient pris part au soulèvement de 1934 et la plupart
d'entre eux avaient été emprisonnés pour leurs
activités socialistes sous le gouvernement Lerroux ou sous
la monarchie En 1936 le leader du P O U M à cette époque,
Joaquin Maurin, avait été l'un des députés
qui, aux Cortès avertirent de la rébellion imminente
de Franco. Peu de temps après le déclenchement de
la guerre, il fut fait prisonnier par les fascistes alors qu il
tentait d'organiser la résistance a l'arrière de Franco.
Quand la rébellion éclata, le P.O U M joua un rôle
marquant dans la résistance et à Madrid en particulier
un grand nombre de ses membres furent tués dans les combats
de rues. Il fut l'un des premiers groupements à former des
colonnes de miliciens en Catalogne et a Madrid Comment serait-il
possible d expliquer tout cela comme les actes d'un parti à
la solde des fascistes ! Un parti à la solde des fascistes
eût tout simplement rejoint l'autre camp.
Et il n'y eut aucun signe d'activités pro-fascistes durant
la guerre. On pouvait soutenir -mais en définitive je
ne suis pas de cet avis- qu'en réclamant avec insistance
une politique plus révolutionnaire le P O U M divisait les
forces du gouvernement et aidait les fascistes ; je pense que n'importe
quel gouvernement de type réformiste serait fondé
à considérer un parti comme le P O U M. comme une
peste. Mais il s'agit là de tout autre chose que de trahison
! Il n'y a pas moyen d'expliquer pourquoi,, si le P.O.U.M. était
réellement un groupement fasciste, ses milices restèrent
loyales. Voilà huit ou dix mille hommes tenant d'importants
secteurs du front dans les conditions terribles de l'hiver 1936-1937--
Beaucoup d'entre eux restèrent dans les tranchées
quatre ou cinq mois d'affilée. On n'arrive, pas à
comprendre pourquoi ils ne quittèrent pas tout bonnement
le front ou, ne passèrent pas à l'ennemi. Il fut toujours
en leur pouvoir de le faire et à certains moments cela eût
pu avoir une conséquence décisive. Cependant ils continuèrent
à se battre; bien plus, ce fut après la suppression
du POUM en, tant que parti politique, et alors que chacun avait
encore le souvenir tout frais de cet événement, que
les milices - non encore réparties dans l'armée populaire
-prirent part à l'offensive meurtrière à l'est
d'Huesca dans laquelle, en un jour ou deux plusieurs milliers d'hommes
trouvèrent la mort. On se serait pour le moins attendu à
des, fraternisations avec l'ennemi et a de continuelles désertions.
Or comme je l'ai déjà indique celles-ci furent en
nombre exceptionnellement faibles. Et l'on se serait aussi attendu
à une propagande pro fasciste, à du " défaitisme
" etc. Cependant rien de tout cela ne se produisit. Il doit
évidemment y avoir en dans le P O U M des espions fascistes
et des agents provocateurs il y en avait dans tous les partis de
gauche, mais rien n'autorise à penser qu il y en ait eu davantage
dans le P O U M qu'ailleurs.
Il est vrai que, dans certaines de ses attaques, la presse communiste
a dit, avec assez, de mauvaise grâce, que seuls les leaders
du ,P.O.U.M. étaient à la solde des fascistes, non
les simples membres. Mais ce n'etait là qu'une tentative
pour détacher de leurs dirigeants les membres du P O U M.
La nature même de l'accusation impliquait la participation
de tous au complot. Celle des simples membres et des miliciens aussi
bien que celle des leaders car de toute évidence si Nin Gorkin
et les autres dirigeants du P O U M etaient réellement a
la solde des fascistes il était plus que probable que leurs
partisans qui étaient en contact avec eux, devaient être
les premiers à le savoir, plutôt que les journalistes
de Londres, de Paris ou de New York. Et en tout cas, au moment
de la suppression du P O U M la police clandestine contrôlée
par les communistes agit conformément à l'hypothèse
que tous fussent pareillement coupables,, et elle arrêta tous
ceux, ayant quelque lien avec le P O U.M., sur qui elle put mettre
la main, y compris les blessés, les infirmières, les
femmes des membres du P.O.U.M. et, dans quelques cas, les enfants
Finalement, les 15 et 16 juin, le P.O.U.M. fut supprimé
et proclamé organisation illégale. Ce fut l'un des
premiers actes du gouvernement Negrin qui prit le pouvoir en mai.
Une fois le comite exécutif du P.O.U.M. jeté en prison,
la presse communiste fabriqua ce qui fut donne comme étant
la découverte d'un complot fasciste monstre. Pendant un temps
la presse communiste du monde entier publia de façon flamboyante
des communications du genre de celle-ci (Daily Worker du 21 juin),
résumé sommaire de plusieurs journaux communistes
espagnols :
LES TROTKYSTES ESPAGNOLS CONSPIRENT AVEC FRANCO
" A la suite de l'arrestation d'un grand nombre de dirigeants
trotskistes à Barcelone et ailleurs
on a appris à
la fin de la semaine les détails d'une des plus abominables
affaires d'espionnage qui se soient jamais vues en temps de guerre,
et en révélation de la plus vile trahison trotskiste
jusque a ce jour
Les documents qui sont en la possession de
la police, ainsi que les aveux complets de pas moins de deux cents
personnes mises en état d arrestation, prouvent, " etc.
Ce que " prouvaient " ces révélations c'était
que les leader du POUM communiquaient par radio au général
Franco des secrets militaires, qu ils etaient en rapports avec Berlin,
et agissaient en collaboration avec l'organisation fasciste clandestine
à Madrid. On donnait en outre des détails sensationnels
sur des messages secrets écrits à l'encre sympathique
et sur un mystérieux document signe de la lettre N (mise
pour Nin disait-on), etc.
Et finalement tout cela se réduit à ceci: six
mois après l'événement, au moment où
j'écris ces pages, la plupart des leaders du P.0.U M sont
toujours en prison, mais n'ont jamais passé en jugement,
et les accusations d'avoir communiqué par radio avec Franco,
etc, n'ont même jamais été officiellement
formulées. S'ils avaient été véritablement
coupables d'espionnage, ils eussent été juges et
fusillés en l'espace d'une semaine, comme tant d'espions
fascistes l'avaient déjà été. Mais
on ne produisit jamais la moindre preuve ; il n'y eut jamais que
les, affirmations, non confirmées, de la presse communiste.
Quant aux "deux cents aveux complets", qui, s'ils avaient
existé, eussent suffi à convaincre tout le monde,
on n'en a jamais plus entendu parler. Ce fut, en vérité,
deux cents produits de l'imagination de quelqu'un !
Qui plus est, la plupart des membres du gouvernement espagnol se
sont refusés à ajouter foi aux accusations portées
contre le P O U M. Récemment le Cabinet s'est prononcés
par cinq voix contre deux en faveur de l'élargissement des
prisonniers politiques antifascistes ; les deux voix opposées
étant celles des ministres communistes En août une
délégation internationale conduite par James Maxton
membre du Parlement se rendit en Espagne pour enquêter au
sujet des accusations lancées contre le P O U M et de la
disparition d'Andrés Nin. Prieto, ministre de la Défense
nationale, Irujo ministre de la Justice, Zugazagoitia, ministre
de l'Intérieur, Ortega y Gasset procureur géneral,
Prat Garcia et d'autres encore, répondirent tous qu'ils se
refusaient absolument à croire que les leaders du P OU M
fussent coupa bles d'espionnage. Irujo ajouta qu'il avait parcouru
le dossier de l'affaire, qu'aucune desdites preuves ne supportait
l'examen et que le document que l'on prétendait avoir été
signé par Nin etait " sans valeur "-autrement dit
un faux. Personnellement Prieto tenait les leaders du P O U M pour
responsables des troubles de mai a Barcelone mais écartait
l'idée qu ils fussent des espions fascistes " Ce qui
est très grave ajouta-t-il, c est que l'arrestation des leaders
du P O U M n'a pas été décidée par le
gouvernement, c'est de sa propre autorité que la police a
procédé a ces arrestations. Les responsables ne sont
pas ceux qui sont à là tête de la police mais
leur entourage que selon leur tactique habituelle, les communistes
ont noyauté " Et il cita d'autres cas d'arrestations
illégales par la police. Irujo, de même, déclara
que la police etait devenue " quasi indépendante "
et qu'elle était en réalité sous le contrôle
d'éléments communistes étrangers. Prieto, a
mots couverts, mais suffisamment clairs, fit comprendre à
la délégation que le gouvernement ne pouvait se permettre
de mécontenter le parti communiste au moment où les
Russes fournissaient des armes. Quand une autre délégation,
conduite par John McGovern, membre du Parlement, alla en Espagne
en décembre, elle reçut la même réponse,
et Zugazagoitia, le ministre de l'Intérieur, donna à,
entendre la même chose, en termes plus nets encore : "Nous
avons reçu l'aide de la Russie et nous avons dû permettre
certains actes qui ne nous plaisaient pas". À titre
d'exemple de cette autonomie de la police voici un fait à
connaître : même en montrant un ordre signé du
directeur des prisons et du ministre de la Justice, McGovern et
les autres ne purent obtenir de pénétrer dans une
des " prisons clandestines " entretenues à Barcelone
par le parti communiste *
Je crois que cela suffit, qu'a présent l'affaire et claire
L'accusation d'espionnage lancée contre le P O UM n'a jamais
eu d'autre fondement que les articles parus dans la presse communiste
et, que l'activité déployée par la police secrète
aux ordres des communistes Les dirigeants du P.O.U.M et des centaines
ou des milliers de leurs partisans sont toujours en prison et depuis
six mois la presse communiste n'a cesse de réclamer l'exécution
des " traîtres ". Mais Negrin et les autres n'ont
pas cède et ont refusé d organiser une tuerie en masse
de " trotskistes ". Vu la pression qu on a exercé
sur, eux cela leur fait grand honneur. Et en face de toutes les
déclarations qu'ai ci-dessus rapporté il devient très
difficile de croire que le P O U M était réellement
une organisation fasciste d espionnage à moins de croire
du même coup que Maxton, McCovern, Prieto, Irujo, Zugazagoitia,
et les autres sont tous à la solde des fascistes.
Venons-en enfin à l'accusation de " trotskisme "
portée, contre le P,.O.U.M. On prodigue à présent,
ce terme avec de plus en plus de facilite et il est employé
d'une manière qui est extrêmement trompeuse, et qui
souvent vise à tromper. Cela vaut donc la peine de prendre
le temps de le définir. On emploie le terme trotskiste pour
signifier trois choses distinctes :
I) Quelqu'un qui, comme Trotski, préconise la "révolution
mondiale" et qui est contre le " socialisme dans un
seul pays". En termes moins précis : un révolutionnaire
extrémiste
2) Un membre de l'organisation effective dont Trotsky est
le dirigeant.
3) Un fasciste déguise se donnant pour un révolutionnaire,
et dont l'action, consiste spécialement à faire
du sabotage en U.R.S.S., mais, en général, à
diviser et miner les forces de gauche.
Au sens 1) le P.O.U.M. peut probablement être considéré
comme trotskiste. Tout comme l'I.L.P. d'Angleterre, le S.A.P.
d'Allemagne, la gauche révolutionnaire du parti socialiste
de France, etc Mais le P O U M n avait aucun lien ni avec Trotski
ni avec l'organisation trotskiste ( " bolchevik-léniniste
">
Quand la guerre éclata, les trotskystes étrangers
qui vinrent en Espagne (au nombre de quinze à vingt) militèrent
d'abord avec le, P O U M parce que c'était le parti le plus
rapproché de leur propre point de vue, mais sans en devenir
membres; par la suite Trotsky ordonna à ses partisans d'attaquer
la politique du P OU M qui alors épura ses bureaux des trotskystes
qui s'y trouvaient, mais quelques-uns cependant restèrent
dans les milices. Nin, qui devint ~le leader du, P.O.U. M. après
que Maurin eût été fait prisonnier par les fascistes,
avait été dans le temps secrétaire de Trotsky,
mais il y avait plusieurs années qu'il l'avait quitté;
il avait ensuite formé le P O.U M; par le fusionnement de
divers communistes oppositionnels avec un parti déjà
existant, le Bloc ouvrier et paysan. Le fait que Nin avait autre
fois frequenté Trotsky fut exploite par la presse communiste
pour démontrer que le P O U M etait en réalité
trotskyste. En employant un argument de cette sorte, on pourrait
démontrer que le paru communiste anglais est en réalité
une organisation fasciste parce que M John Sfrachey a dans le temps
frequenté Sir Oswald Mosley
Au sens 2) - le seul qui soit tout à fait précis
- le P.O.U.M. n,était certainement pas trotskyste. Il importe
d'établir cette distinction, parce que les communistes
sont pour le plus grand nombre persuadés qu'un trotskyste
au sens 2 est iimmanquablement un trotskyste au sens 3 -autrement
dit que l'organisation trotskyste tout entière n'est qu'un
vaste appareil d'espionnage fasciste. Le mot trotskysme n'attira
l'attention du public qu'à l'époque des procès
de sabotage en Russie; aussi qualifier quelqu'un de trotskyste
revient, ou peu s'en faut, à le qualifier d'assassin, d'agent
provocateur, etc. Mais en même temps quiconque critique
la politique communiste d'un point de vue de gauche court le risque
d'être traité de trotskyste. Mais alors, soutient-on
que quiconque pro fesse l'extrémisme révolutionnaire
est a la solde des fascistes?
Dans la pratique, tantôt on le soutient,et tantôt non,
suivant que cela est ou non opportun étant donné la
situation locale. Lorsque Maxton alla en Espagne avec la délégation
dont j'ai parle précédemment, Verdad, Frent Rojo et
d'autres journaux communistes espagnols le traitèrent immédiatement
de " trotskyste-fasciste ", d'espion de la Gestapo, etc.
Mais les communistes anglais se gardèrent bien de répéter
cette accusation. Dans la presse communiste anglaise, Maxton devint
seulement un " ennemi réactionnaire de la classe ouvrière
", ce qui est d'un vague commode. Et cela pour la bonne raison
que plusieurs leçons cuisantes ont inspiré a la presse
communiste anglaise une crainte salutaire de la loi sur la diffamation!
Le fait que cette accusation ne fut pas répétée
dans le pays où l'on eût pu avoir à en prouver
le bien-fondé est un suffisant aveu de sa fausseté.
Peut-être trouvera-t-on que j'ai parlé des accusations
portées contre le P.O.U.M. plus longuement qu'il n'était
nécessaire. Comparée aux grandes souffrances d'une
guerre civile, cette sorte de querelle intestine entre partis, avec
ses injustices inévitables et ses fausses accusations, peut
paraître sans importance. Mais en réalité elle
ne l'est pas. Je crois que les écrits diffamatoires et les
campagnes de presse de ce genre, et la tournure d'esprit que cela
dénote, sont de nature à faire le plus grand tort
a la cause antifasciste
Quiconque a donné un instant d'attention a la question sait
que cette tactique des communistes a l'égard des opposants
politiques, qui consiste a utiliser des accusations forgées
de toutes pièces n'est pas une nouveauté. Aujourd'hui,
le mot-clé est " trotskyste-fasciste il etait hier :
"social-fasciste". Il y a à peine six ou sept ans,
les grands procès d'État russes "prouvaient"
que les dirigeants de la IIe Internationale, y compris, par exemple,
Léon Blum et des membres éminents du parti travailliste
anglais, ourdissait un complot monstre en vue de l'invasion militaire
de l'U.R.S.S. Ce qui n'empêche pas aujourd'hui les communistes
français de ne pas demander mieux que d'avoir Leon Blum pour
leader, et les communistes anglais de remuer ciel et terre pour
entrer dans le parti travailliste. Je doute que le jeu en vaille
la chandelle, même d'un point de vue sectaire. Tandis qu'on
ne peut douter de la haine et de la dissension qu'engendre l'accusation
de "trotskysme-fascisme". Par tout, on lance les membres
du parti communiste dans une absurde chasse à l'hérétique
contre les "trotskystes" et l'on ramène ainsi les
partis du type du P.O.U.M. a la position déplorablement stérile
de n'être plus que des partis anticommunistes. Déjà
s'annonce une dangereuse scission dans le mouvement ouvrier mondial.
Quelques écrits diffamatoires de plus contre des socialistes
qui l'ont été toute leur vie, quelques coups montés
de plus du genre des accusations lancées contre le P.O.U.M.,
et ce sera la scission sans possibilités de réconciliation.
Le seul espoir est de maintenir la controverse politique sur un
plan où une discussion approfondie est possible. Entre les
communistes et ceux qui sont, ou se targuent d'être, plus
à gauche qu'eux, il y a une, différence réelle.
Les communistes soutiennent que l'on peut battre le fascisme en
s'alliant avec des fractions de la classe capitaliste (cela s'appelle
Front populaire) ; leurs opposants soutiennent que cette manuvre
n'aboutit qu'à fournir au fascisme de nouveaux terrains où
croître. La question avait à être posée;
car prendre la mauvaise voie peut nous valoir des siècles
demi-esclavage:, Mais tant qu'en guise d'arguments on ne saura que
crier "Trotsky-fasciste", la discussion ne peut même
pas commencer. Il me serait impossible, par exemple, d'examiner
la question des droits et des torts dans les troubles de Barcelone
avec un membre du parti communiste, parce qu'aucun communiste -
j'entends communiste bien-pensant - ne pourrait admettre que j'ai
présenté un compte tendu véridique des faits.
S'il suivait conscieusement, la "ligne" de son parti,
il aurait le devoir de me déclarer que je mens, ou, au mieux,
que je me suis lamentablement fourvoyé, et que quiconque
a seulement.
jeté un coup d'il sur les en-têtes du Daily
Worker à mille kilomètres du théâtre
des événements sait mieux que moi ce qui s''est pas
à Barcelone de telles conditions il n'y a pas de discussion
possible, le minimum d'accord indispensable ne peut être obtenu.
Quel but poursuit-on en disant que des hommes comme Maxton sont
à la solde des fascistes? Uniquement celui de rendre
impossible toute discussion sérieuse. C'est comme si au milieu
d'un tournoi d'échecs, l'un des compétiteurs se mettait
soudain à crier que l'autre est coupable de crime d'incendie
ou de bigamie. Le point qui est véritablement en litige reste
innabordé. La diffamation ne tranche pas la question.
* New Statesman (14 mai)
** Au début de la guerre, les gardes civils s'étaient
partout rangés du côté du plus fort. Dans la
nuit, en plusieurs occasions, Santander, par exemple, las gardes
civils de l'endroit, passèrent en masse aux fascistes.
|