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Le Programme Anarchiste (1899-1920) par
Errico Malatesta
Introduction
1.
Ce que nous voulons.
2.
Voies et moyens.
3.
La lutte économique.
4.
La lutte politique.
5.
Conclusion.
Introduction
Nous
n'avons rien de nouveau à dire. La propagande n'est, et ne
peut être, que la répétition continue, inlassable,
des principes qui doivent nous servir de guide dans la conduite
que nous devons suivre dans les différentes circonstances
de la vie. Nous répéterons donc avec des termes plus
ou moins différents, mais dans le fond constant, notre vieux
programme socialiste-anarchiste-révolutionnaire.
Le
programme de l'Union Anarchiste Italienne est le programme anarchiste-communiste
révolutionnaire. Il y a déjà un demi siècle,
il fut proposé en Italie au sein de l'Internationale sous
le nom de programme socialiste. Plus tard, il prit celui de socialiste-anarchiste,
comme réaction contre la dégénérescence
autoritaire et parlementaire croissante du mouvement socialiste.
Puis finalement on l'appela anarchiste.
1.
Ce que nous voulons.
Nous
croyons que la plus grande partie des maux qui affligent les hommes
découle de la mauvaise organisation sociale ; et que les
hommes, par leur volonté et leur savoir, peuvent les faire
disparaître.
La
société actuelle est le résultat des luttes
séculaires que les hommes se sont livrées entre eux.
Ils ont méconnu les avantages qui pouvaient résulter
pour tous de la coopération et de la solidarité. Ils
ont vu en chacun de leurs prochains (sauf tout au plus les membres
de leur famille) un concurrent et un ennemi. Et ils ont cherché
à accaparer, chacun pour soi, la plus grande quantité
de jouissances possible, sans s'occuper des intérêts
d'autrui.
Dans
cette lutte, naturellement, les plus forts et les plus chanceux
devaient vaincre, et, de différentes manières, exploiter
et opprimer les vaincus.
Tant
que l'homme ne fut pas capable de produire plus que le strict nécessaire
à sa survivance, les vainqueurs ne pouvaient que mettre ne
fuite et massacrer les vaincus, et s'emparer des aliments récoltés.
Ensuite
- lorsque, avec la découverte de l'élevage et de l'agriculture,
un homme sut produire davantage qu'il ne lui fallait pour vivre
- les vainqueurs trouvèrent plus commode de réduire
les vaincus au servage et de les faire travailler pour eux.
Plus
tard, les vainqueurs trouvèrent plus avantageux, plus efficace
et plus sûr d'exploiter le travail d'autrui par un autre système
: garder pour soi la propriété exclusive de la terre
et de tous les instruments de travail, et accorder une liberté
apparente aux déshérités. Ceux-ci n'ayant pas
les moyens de vivre, étaient contraints à recourir
aux propriétaires et à travailler pour eux, aux conditions
qu'ils leur fixaient.
Ainsi
peu à peu, à travers un réseau compliqué
de luttes de toute sorte, invasions, guerres, rébellions,
répressions, concessions faites et reprises, association
des vaincus unis pour se défendre, et des vainqueurs pour
attaquer, on est arrivé à l'état actuel de
la société, où quelques hommes détiennent
héréditairement la terre et toutes les richesses sociales,
pendant que la grande masse, privée de tout, est frustrée
et opprimée par une poignée de propriétaires.
De
ceci dépend l'état de misère où se trouvent
généralement les travailleurs, et tous les maux qui
en découlent ; ignorance, crime, prostitution, dépérissement
physique, abjection morale, mort prématurée. D'où
la constitution d'une classe spéciale (le gouvernement) qui,
pourvue des moyens matériels de répression, a pour
mission de légaliser et de défendre les propriétaires
contre les revendications des prolétaires. Elle se sert ensuite
de la force qu'elle possède, pour s'arroger des privilèges
et soumettre, si elle le peut, à sa suprématie même
la classe des propriétaires. D'où la formation d'une
autre classe spéciale (le clergé) qui par une série
de fables sur la volonté de dieu, sur la vie future, etc.,
cherche à amener les opprimés à supporter docilement
l'oppresseur et qui, tout comme le gouvernement, sert les intérêts
des propriétaires mais aussi les siens propres. D'où
la formation d'une science officielle qui est, en tout ce qui peut
servir les intérêts des dominateurs, la négation
de la science véritable. D'où l'esprit patriotique,
les haines de races, les guerres et les paix armées, plus
désastreuses encore, peut-être, que les guerres elles-mêmes.
D'où l'amour transformé en marché ignoble.
D'où la haine plus ou moins larvée, la rivalité,
la défiance, l'incertitude et la peur entre les êtres
humains.
Nous
voulons changer radicalement un tel état de choses. Et puisque
tous ces maux dérivent de la recherche du bien-être
poursuivie par chacun pour soi et contre tous, nous voulons leur
donner une solution en remplaçant la haine par l'amour, la
concurrence par la solidarité, la recherche exclusive du
bien-être par la coopération, l'oppression par la liberté,
le mensonge religieux et pseudo-scientifique par la vérité.
Par
conséquent :
1)
Abolition de la propriété privée de la terre,
des matières premières et des instruments de travail
- pour que personnes n'ait le moyen de vivre en exploitant le travail
d'autrui, - et que tous, assurés des moyens de produire et
de vivre, soient véritablement indépendants et puissent
s'associer librement les uns les autres, dans l'intérêt
commun et conformément à leurs affinités personnelles.
2)
Abolition du gouvernement et de tout pourvoir qui fasse la loi pour
l'imposer aux autres : donc abolition des monarchies, républiques,
parlements, armées, polices, magistratures et de toute institution
ayant des moyens coercitifs.
3)
Organisation de la vie sociale au moyen des associations libres,
et des fédérations de producteurs et consommateurs,
créées et modifiées selon la volonté
des membres, guidées par la science et l'expérience,
et dégagées de toute obligation qui ne dériverait
pas des nécessités naturelles, auxquelles chacun se
soumet volontiers, lorsqu'il en a reconnu le caractère inéluctable.
4)
Garantie des moyens de vie, de développement, de bien-être
aux enfants et à tous ceux qui sont incapables de pourvoir
à leur existence.
5)
Guerre aux religions, et à tous les mensonges, même
s'ils se cachent sous le manteau de la science. Instruction scientifique
pour tous, jusqu'au degrés les plus élevés.
6)
Guerre au patriotisme. Abolition des frontières, fraternité
entre tous les peuples.
7)
Reconstruction de la famille, de telle manière qu'elle résulte
de la pratique de l'amour, libre de toute chaîne légale,
de toute oppression économique ou physique, de tout préjugé
religieux.
Tel
est notre idéal.
2.
Voies et moyens.
Nous
avons exposé jusqu'à présent quel est le but
que nous voulons atteindre, l'idéal pour lequel nous luttons.
Mais
il ne suffit pas de désirer une chose : si on veut l'obtenir,
il faut certainement employer les moyens adaptés à
sa réalisation. Et ces moyens ne sont pas arbitraires : ils
dérivent nécessairement des fins que l'on se propose
et des circonstances dans lesquelles on lutte. En se trompant sur
le choix des moyens, on n'atteint pas le but envisagé, mais
on s'en éloigne, vers des réalités souvent
opposées, et qui sont la conséquence naturelle et
nécessaire des méthodes que l'on emploie. Qui se met
en chemin et se trompe de route, ne va pas où il veut, mais
où le mène le chemin qu'il a pris.
Il
faut donc dire quels sont les moyens qui, selon nous, conduisent
à notre idéal, et que nous entendons employer.
Notre
idéal n'est pas de ceux dont la pleine réalisation
dépend de l'individu considéré isolément.
Il s'agit de changer la manière de vivre en société
: d'établir entre les hommes des rapports d'amour et de solidarité,
de réaliser la plénitude du développement matériel,
moral et intellectuel, non pour un individu isolé, non pour
les membres d'une certaine classe ou d'un certain parti, mais pour
tous les êtres humains. Cette transformation n'est pas une
mesure que l'on puisse imposer par la force ; elle doit surgir de
la conscience éclairée et de chacun, pour entrer dans
les faits par le libre consentement de tous.
Notre
première tâche doit dont être de persuader les
gens.
Il
faut que nous attirions l'attention des hommes sur les maux dont
ils souffrent, et sur la possibilité de les détruire.
Il faut que nous suscitions en chacun la sympathie pour les souffrances
d'autrui, et le vif désir du bien de tous.
À
qui a faim et froid, nous montrerons qu'il serait possible et facile
d'assurer à tous la satisfaction des besoins matériels.
À qui est opprimé et méprisé, nous dirons
comment on peut vivre heureusement dans une société
de libres et d'égaux. À qui est tourmenté par
la haine et la rancune, nous indiquerons le chemin pour rejoindre
l'amour de ses semblables, la paix et la joie du cur.
Et
quand nous aurons réussi à répandre dans l'âme
des hommes le sentiment de la révolte contre les maux injustes
et inévitables, dont on souffre dans la société
actuelle, et à faire comprendre quelles en sont les causes
et comment il dépend de la volonté humaine de les
éliminer ; quand nous aurons inspiré le désir
vif et passionné de transformer la société
pour le bien de tous, alors les convaincus, par leur élan
propre et par la persuasion de ceux qui les ont précédés
dans la conviction, s'uniront et voudront et pourront mettre en
uvre l'idéal commun.
Il
serait - nous l'avons déjà dit - absurde et en contradiction
avec notre but de vouloir imposer la liberté, l'amour entre
les hommes, le développement intégral de toutes les
facultés humaines, par la force. Il faut donc compter sur
la libre volonté des autres, et la seule chose que nous puissions
faire est de provoquer la formation et la manifestation de cette
volonté. Mais il serait également absurde et en contradiction
avec notre but d'admettre que ceux qui ne pensent pas comme nous,
nous empêchent de réaliser notre volonté, du
moment que nous ne les privons pas du droit à une liberté
égale à la nôtre.
Liberté,
donc, pour tous de propager et d'expérimenter leurs propres
idées, sans autres limites que celles qui résultent
naturellement de l'égale liberté de tous.
Mais
à cela s'opposent par la force brutale les bénéficiaires
des privilèges actuels, qui dominent et règlent toute
la vie sociale présente.
Ils
ont en main tous les moyens de production : ils suppriment ainsi
non seulement la possibilité d'appliquer de nouvelles formes
de vie sociale, le droit des travailleurs à vivre librement
de leur travail, mais aussi le droit même à l'existence.
Ils obligent les non-propriétaires à se laisser exploiter
et opprimer, s'il ne veulent pas mourir de faim.
Les
privilégiés ont les polices, les magistratures, les
armées, créées exprès pour les défendre
et poursuivre, incarcérer, massacrer les opposants.
Même
en laissant de côté l'expérience historique
qui nous démontre que jamais une classe privilégiée
ne s'est dépouillée, en tout ou en partie, de ses
privilèges et que jamais un gouvernement n'a abandonné
le pouvoir sans y être obligé par la force, les faits
contemporains suffisent à convaincre quiconque que les gouvernements
et les bourgeois entendent user de la force matérielle pour
leur défense, non seulement contre l'expropriation totale,
mais contre les moindres revendications populaires, et qu'ils sont
toujours prêts à recourir aux persécutions les
plus atroces, aux massacres les plus sanglants.
Au
peuple qui veut s'émanciper, il ne reste qu'une issue : opposer
la violence à la violence.
Il
en résulte que nous devons travailler pour réveiller
chez les opprimés le vif désir d'une transformation
radicale de la société, et les persuader qu'en s'unissant,
ils ont la force de vaincre. Nous devons propager notre idéal
et préparer les forces morales et matérielles nécessaires
pour vaincre les forces ennemies et organiser la nouvelle société.
Lorsque nous aurons la force suffisante, nous devrons, profitant
des circonstances favorables qui se produiront, ou les provoquant
nous-mêmes, faire la révolution sociale : abattre par
la force le gouvernement, exproprier par la force les propriétaires,
mettre en commun les moyens de subsistance et de production, et
empêcher que de nouveaux gouvernants ne viennent imposer leur
volonté et s'opposer à la réorganisation sociale
faite directement par les intéressés.
Tout
cela est cependant moins simple qu'il ne le semble à première
vue. Nous avons à faire aux hommes tels qu'ils sont dans
la société actuelle, dans des conditions morales et
matérielles très défavorables ; et nous nous
tromperions en pensant que la propagande suffit à élever
au niveau de développement intellectuel et moral nécessaire
à la réalisation de notre idéal.
Entre
l'homme et l'ambiance sociale (2), il y a une action réciproque.
Les hommes font la société telle qu'elle est, et la
société fait les hommes tels qu'ils sont, il en résulte
une sorte de cercle vicieux : pour transformer la société
il faut transformer les hommes, et pour transformer les hommes,
il faut transformer la société.
La
misère abrutit l'homme et pour détruire la misère,
il faut que les hommes aient la conscience et la volonté.
L'esclavage apprend aux hommes à être serviles, et
pour se libérer de l'esclavage, il faut des hommes aspirant
à la liberté. L'ignorance fait que les hommes ne connaissent
pas les causes de leurs maux et ne savent pas y remédier
; et pour détruire l'ignorance, il faudrait que les hommes
aient le temps et les moyens de s'instruire.
Le
gouvernement habitue les gens à subir la loi et à
croire qu'elle est nécessaire à la société
; et pour abolir le gouvernement il faut que les hommes soient persuadés
de son inutilité et de sa nocivité.
Comment
sortir de cette impasse ?
Heureusement,
la société actuelle n'a pas été formée
par la claire volonté d'une classe dominante qui aurait su
réduire tous les dominés à l'état d'instruments
passifs et inconscients de leurs intérêts. La société
actuelle est la résultante de mille luttes intestines, de
mille facteurs naturels et humains agissant au hasard, sans direction
consciente ; et enfin, il n'y a point de division nette, absolue,
entre individus, ni entre classes.
Les
variétés des conditions matérielles sont infinies
; infinis les degrés de développement moral et intellectuel.
Il est même rare que le poste de chacun dans la société
corresponde à ses facultés et à ses aspirations.
Souvent des hommes tombent dans des conditions inférieures
à celles qui étaient les leurs ; et d'autres, par
des circonstances particulièrement favorables, réussissent
à s'élever au-dessus du niveau où ils sont
nés. Une partie notable du prolétariat est déjà
arrivés à sortir de l'état de misère
absolue, abrutissante, ou n'a jamais pu y être réduite.
Aucun travailleur, ou presque, ne se trouve dans un état
d'inconscience complète, d'acquiescement total des conditions
que lui font les patrons. Et les institutions elles-mêmes,
qui sont les produits de l'histoire contiennent des contradictions
organiques qui sont comme des germes de mort, dont le développement
amène la dissolution de la structure sociale et la nécessité
de sa transformation.
Par
là, la possibilité du progrès existe. Mais
non pas la possibilité de porter, au moyen de la seule propagande,
tous les hommes au niveau nécessaire pour que nous puissions
réaliser l'anarchie, sans une transformation graduelle préalable
du milieu.
Le
progrès doit cheminer à la fois et parallèlement
chez les individus et dans le milieu social. Nous devons profiter
de tous les moyens, de toutes les possibilités, de toutes
les occasions que nous laisse le milieu actuel, pour agir sur les
hommes et développer leur conscience et leurs aspirations.
Nous devons utiliser tous les progrès réalisés
dans la conscience des hommes pour les amener à réclamer
et à imposer les plus grandes transformations sociales actuellement
possibles, ou celle qui serviront le mieux à ouvrir la voie
à des progrès ultérieurs.
Nous
ne devons pas attendre de pouvoir réaliser l'anarchie ; et,
en attendant, nous limiter à la propagande pure et simple.
Si nous faisons ainsi, nous aurons bientôt épuisé
notre champ d'action. Nous aurons convaincu, sans doute, tous ceux
qui, dans les circonstances du milieu actuel, sont susceptibles
de comprendre et d'accepter nos idées, mais notre propagande
ultérieure resterait stérile. Et, même si les
transformations du milieu élevaient de nouvelles couches
populaires à la possibilité de concevoir des idées
neuves, cela aurait lieu sans notre uvre, voire contre, et
donc au préjudice de nos idées.
Nous
devons chercher à ce que le peuple, dans sa totalité
et dans ses différentes fractions, réclame, impose
et réalise lui-même, toutes les améliorations,
toutes les libertés qu'il désire, à mesure
qu'il en conçoit le besoin, et qu'il acquiert la force de
les imposer. Ainsi, en propageant toujours notre programme intégral
et en luttant sans cesse pour sa réalisation complète,
nous devons inciter le peuple à prétendre et à
imposer toujours davantage, jusqu'à ce qu'il parvienne à
son émancipation définitive.
3.
La lutte économique.
L'oppression
qui aujourd'hui pèse le plus directement sur les travailleurs,
et qui est la cause principale de toutes les sujétions morales
et matérielles qu'ils subissent, c'est l'oppression économique.
Autrement dit, c'est l'exploitation que les patrons et les commerçants
exercent sur le travail, grâce à l'accaparement de
tous les grands moyens de productions et d'échange.
Pour
supprimer radicalement et sans retour possible cette exploitation,
il faut que le peuple, dans son ensemble, soit convaincu qu'il possède
l'usage des moyens de production, et qu'il applique ce droit primordial
en expropriant ceux qui monopolisent le sol et la richesse sociale,
pour la mettre à la disposition de tous.
Mais,
est-il possible de passer directement, sans degrés intermédiaires,
de l'enfer où vit aujourd'hui le prolétariat au paradis
de la propriété commune ? La preuve que le peuple
n'en est pas encore capable, est qu'il ne le fait pas. Que faire
pour arriver à l'expropriation ?
Notre
but est de préparer le peuple, moralement et matériellement,
à cette expropriation nécessaire ; d'en tenter et
d'en renouveler la tentative, autant de fois qu'une secousse révolutionnaire
nous en donne l'occasion, jusqu'au triomphe définitif. Mais
de quelle manière pouvons-nous préparer le peuple
? De quelle manière pouvons-nous réaliser les conditions
qui rendront possible, non seulement le fait matériel de
l'expropriation, mais l'utilisation à l'avantage de tous
de la richesse commune ?
Nous
avons dit plus haut que la seule propagande, orale ou écrite,
est impuissante à conquérir à nos idées
toute la grande masse populaire. Il faut une éducation pratique,
qui soit tour à tour la cause et le résultat de la
transformation graduelle du milieu. Il faut faire se développer
peu à peu chez les travailleurs le sens de la rébellion
contre les sujétions et les souffrances inutiles, dont ils
sont victimes et le désir d'améliorer leurs conditions.
Unis et solidaires, ils luttent pour obtenir ce qu'ils désirent.
Et
nous comme anarchistes et comme travailleurs, nous devons les inciter
et les encourager à la lutte, et lutter avec eux.
Mais
ces améliorations sont-elles possibles en système
capitaliste ? Sont-elles utiles du point de vue de la future émancipation
intégrale par la révolution ?
Quels
que soient les résultats pratiques de la lutte pour les améliorations
immédiates, leur utilité principale est dans la lutte
elle-même. C'est par elle que les travailleurs apprennent
à défendre leurs intérêts de classe,
comprennent que les patrons et les gouvernants ont des intérêts
opposés aux leurs, et qu'ils ne peuvent améliorer
leurs conditions, encore moins s'émanciper, autrement qu'en
s'unissant entre eux et en devenant plus forts que les patrons.
S'ils réussissent à obtenir ce qu'ils veulent, ils
vivront mieux. Ils gagneront davantage, ils travailleront moins,
ils auront plus de temps et de force pour réfléchir
aux choses qui les intéressent ; et ils sentiront soudain
des désirs et des besoins plus grands. S'ils ne réussissent
pas, ils seront conduits à étudier les causes de leur
échec et à reconnaître la nécessité
d'une plus grande union, d'une plus grande énergie ; et ils
comprendront enfin que pour vaincre sûrement et définitivement,
il faut détruire le capitalisme. La cause de la révolution,
la cause de l'élévation morale des travailleurs et
de leur émancipation ne peuvent que gagner du fait que les
ouvriers s'unissent et luttent pour leurs intérêts.
Mais
encore une fois, est-il possible que les travailleurs réussissent
dans l'état actuel des choses, à améliorer
réellement leurs conditions ?
Cela
dépend du concours d'une infinité de circonstances.
Quoi qu'en disent quelques-uns, il n'existe aucune loi naturelle
(loi des salaires) qui détermine la part qui va au travailleur
sur le produit de son travail. Ou, si l'on veut formuler une loi,
elle ne pourrait être que la suivante : le salaire ne peut
descendre normalement au-dessous de ce qui est nécessaire
à la conservation de la vie, et ne peut normalement s'élever
au point de ne plus laisser aucun profit au patron. Il est clair
que, dans le premier cas, les ouvriers mourraient, et ainsi ne recevraient
plus de salaire ; et que, dans le second cas, les patrons cesseraient
de faire travailler et par conséquent ne paieraient plus
rien. Mais entre ces deux extrêmes impossibles, il y a une
infinité de degrés, qui vont des conditions presque
animales de beaucoup de travailleurs agricoles (3), jusqu'à
celle presque décentes des ouvriers, dans de bons métiers,
dans les grandes villes.
Le
salaire, la longueur de la journée et toutes les autres conditions
de travail sont le résultat des luttes entre patrons et ouvriers.
Les premiers cherchent à donner aux travailleurs le moins
possible et à les faire travailler jusqu'à épuisement
complet ; les autres s'efforcent - ou devraient s'efforcer - de
travailler le moins possible et à gagner le plus possible.
Là où les travailleurs se contentent de tout et, même
mécontents, ne savent pas opposer de résistance valable
aux patrons, ils sont bientôt réduit à des conditions
de vie presque animale. Là, au contraire, où ils ont
une haute idée de ce que devraient être les conditions
d'existence des êtres humains ; là où ils savent
s'unir et, par le refus du travail et la menace latente ou explicite
de la révolte, imposer que les patrons les respectent, là
ils sont traités d'une manière relativement supportable.
Ainsi, on peut dire que, dans une certaine mesure, le salaire est
ce que l'ouvrier exige, non en tant qu'individus, mais en tant que
classe.
En
luttant, donc, en résistant aux patrons, les salariés
peuvent s'opposer, jusqu'à un certain point, à l'aggravation
de leur situation ; et même, obtenir des améliorations
réelles. L'histoire du mouvement ouvrier a déjà
démontré cette vérité.
Il
ne faut cependant pas exagérer la portée de ces luttes
entre exploités et exploiteurs sur le terrain exclusivement
économique. Les classes dirigeantes peuvent céder,
et cèdent souvent, aux exigences ouvrières énergiquement
exprimées, tant qu'elles ne sont pas trop grandes. Mais quand
les salariés commencent - et il est urgent qu'ils le fassent
- à réclamer des augmentations telles qu'elles absorberaient
tout le profit patronal et constitueraient ainsi une expropriation
indirecte, il est certain que les patrons feraient appel au gouvernement
et chercheraient à ramener par la violence les ouvriers aux
conditions de tous les esclaves salariés.
Et
avant, bien avant que les ouvriers puissent prétendre à
recevoir en compensation de leur travail, l'équivalent de
tout ce qu'ils ont produit, la lutte économique devient impuissante
à assurer un sort meilleur.
Les
ouvriers produisent tout et sans leur travail, on ne peut vivre.
Il semble donc qu'en refusant de travailler, les travailleurs pourraient
imposer toutes leurs volontés. Mais l'union de tous les travailleurs,
même d'un seul métier, même d'un seul pays, est
difficilement réalisable : à l'union des ouvriers
s'oppose l'union des patrons. Les premiers vivent au jour le jour,
et, s'ils font grève, ils manquent bientôt de pain.
Les autres disposent par l'argent de tout ce qui a été
produit ; ils peuvent attendre que la faim réduise les salariés
à leur merci. L'invention ou l'introduction de nouvelles
machines rend inutile le travail d'un grand nombre de travailleurs,
accroissant l'armée des chômeurs, que la faim oblige
à se vendre à n'importe quel prix. L'immigration apporte
soudain, dans les pays où les conditions sont plus favorables,
des foules de travailleurs affamés qui, bon gré mal
gré, donnent au patronat le moyen de baisser les salaires.
Et tous ces faits, dérivant nécessairement du système
capitaliste, réussissent à contrebalancer le progrès
de la conscience et de la solidarité ouvrière. Souvent
même, ils ont un effet plus rapide que ce progrès qu'ils
arrêtent et détruisent. Ainsi il reste toujours ce
fait primordial que la production dans le système capitaliste
est organisée par chaque employeur pour son profit personnel,
et non pour satisfaire les besoins des travailleurs.
Le
désordre, le gaspillage des forces humaines, la pénurie
organisée, les travaux nocifs et malsains, le chômage,
l'abandon des terres, la sous utilisation des machines, etc., sont
autant de maux qu'on ne peut éviter qu'en enlevant aux capitalistes
les moyens de production, et par conséquent la direction
de la production.
Les
ouvriers qui s'efforcent de s'émanciper ou ceux qui ne cherchent
qu'à améliorer vraiment leurs conditions, doivent
rapidement se défendre contre le gouvernement, l'attaquer,
car il légitime et soutient par la force brutale le droit
de propriété, il est un barrage au progrès,
barrage qu'il faut faire sauter, si on ne veut pas rester indéfiniment
dans les conditions présentes ou d'autres, pires.
De
la lutte économique, il faut passer à la lutte politique,
c'est-à-dire contre le gouvernement. Au lieu d'opposer aux
millions des capitalistes, les quelques centimes réunis péniblement
par les ouvriers, il faut opposer aux fusils et aux canons qui défendent
la propriété, les moyens les meilleurs que le peuple
trouvera pour vaincre la force par la force
4.
La lutte politique.
Par
la lutte politique, nous entendons la lutte contre le gouvernement.
Le gouvernement est l'ensemble des individus qui détiennent
le pouvoir de faire la loi et de l'imposer aux gouvernés,
c'est-à-dire au public.
Le
gouvernement est la conséquence de l'esprit de domination
et de violence, que des hommes ont imposé à d'autres,
et en même temps, il est la créature et le créateur
des privilèges et aussi leur défenseur naturel.
Il
est faux de dire que le gouvernement remplit aujourd'hui le rôle
de protecteur du capitalisme, et qu'une fois ce dernier aboli, il
deviendrait le représentant et le gérant des intérêts
de tous. D'abord, le capitalisme ne sera pas détruit tant
que les travailleurs, s'étant débarrassé du
gouvernement, n'auront pas pris possession de toute la richesse
sociale et organisé eux-mêmes la production et la consommation,
dans l'intérêt de tous, sans attendre que l'initiative
vienne du gouvernement, qui au demeurant en est incapable.
Si
l'exploitation capitaliste était détruite, et le principe
gouvernemental conservé, alors, le gouvernement en distribuant
toutes sortes de privilèges ne manquerait pas de rétablir
un nouveau capitalisme. Ne pouvant contenter tout le monde, le gouvernement
aurait besoin d'une classe économiquement puissante pour
le soutenir, en échange de la protection légale et
matérielle qu'elle recevrait de lui.
On
ne peut pas abolir les privilèges et établir définitivement
la liberté et l'égalité sociale, sans mettre
fin au Gouvernement, et non à tel ou tel gouvernement, mais
à l'institution gouvernementale elle-même.
En
cela comme pour tout ce qui concerne l'intérêt général,
et plus encore ce dernier, il faut le consentement de tous. C'est
pourquoi nous devons nous efforcer de persuader les gens que le
gouvernement est inutile et nuisible, et qu'on vit mieux en s'en
passant. Mais comme nous l'avons déjà dit, la seule
propagande est impuissante à atteindre tout cela; et si nous
nous contentions de prêcher contre le gouvernement, en attendant,
les bras croisés, le jour où les gens seraient convaincus
de la possibilité et de l'utilité d'abolir complètement
toute espèce de gouvernement, ce jour n'arriverait jamais.
En
dénonçant toujours toute espèce de gouvernement,
en réclamant toujours la liberté intégrale,
nous devons favoriser tout combat pour des libertés partielle,
convaincus que c'est par la lutte qu'on apprend à lutter.
En commençant à goûter à la liberté,
on finit par la vouloir entièrement. Nous devons toujours
être avec le peuple; et lorsque nous ne réussissons
pas à lui faire vouloir beaucoup, chercher à ce que,
du moins, il commence à exiger quelque chose. Et nous devons
nous efforcer à ce qu'il apprenne à obtenir par lui-même
ce qu'il veut - peu ou beaucoup -, et à haïr et à
mépriser quiconque est ou veut aller au gouvernement.
Puisque
le gouvernement détient aujourd'hui le pouvoir de régler
par des lois la vie sociale, d'élargir ou de restreindre
la liberté des citoyens; et puisque nous ne pouvons pas encore
lui arracher ce pouvoir, nous devons chercher à l'affaiblir
et l'obliger à en faire l'usage le moins dangereux possible.
Mais cette action, nous devons la mener toujours hors et contre
le gouvernement, par l'agitation dans la rue, en menaçant
de prendre de force ce qu'on réclame. Jamais nous ne devrons
accepter une fonction législative, qu'elle soit nationale
ou locale, car ce faisant, nous diminuerions l'efficacité
de notre action et trahirions l'avenir de notre cause.
La
lutte contre le gouvernement consiste, en dernière analyse,
à la lutte physique et matérielle.
Le
gouvernement fait la loi. Il doit donc disposer d'une force matérielle
(armée et police) pour imposer la loi. Autrement, obéirait
qui voudrait et il n'y aurait plus de loi, mais une simple proposition,
que chacun serait libre d'accepter ou de refuser. Les gouvernements
ont cette force et s'en servent pour renforcer leur domination,
dans l'intérêt des classes privilégiées,
en opprimant et en exploitant les travailleurs.
La
seule limite à l'oppression gouvernementale est la force
que le peuple se montre capable de lui opposer. Il peut y avoir
conflit, ouvert ou latent, mais il y a toujours conflit. Car le
gouvernement ne s'arrête devant le mécontentement et
la résistance populaire que lorsqu'il sent le danger d'une
insurrection.
Quand
le peuple se soumet docilement à la loi, ou que la protestation
reste faible et platonique, le gouvernement prend ses aises, sans
s'occuper des besoins du peuple. Quand la protestation est vive,
insiste et menace, le gouvernement, selon son humeur, cède
ou réprime. Mais il faut toujours en arriver à l'insurrection,
parce que si le gouvernement ne cède pas, le peuple finit
par se rebeller; et, s'il cède, le peuple prend confiance
en lui-même et exige toujours plus, jusqu'à ce que
l'incompatibilité entre la liberté et l'autorité
soit évidente et déclenche le conflit.
Il
est donc nécessaire de se préparer moralement et matériellement
pour que quand la lutte violente éclatera, la victoire reste
au peuple.
L'insurrection
victorieuse est le fait le plus efficace pour l'émancipation
populaire, parce que le peuple, après avoir rompu le joug,
devient libre de se donner les institutions qu'il croit les meilleures.
La distance, qu'il y a entre la loi (toujours retardataire) et le
niveau de civisme auquel est parvenue la masse de la population,
peut-être franchie d'un saut. L'insurrection détermine
la révolution, c'est-à-dire l'activité rapide
des forces latentes accumulées durant l'évolution
précédente.
Tout
dépend de ce que le peuple est capable de vouloir.
Dans
les insurrections passées, le peuple, inconscient des véritables
causes de ses maux, a toujours voulu bien peu et a obtenu bien peu.
Que
voudra-t-il dans les prochaines insurrections ?
Cela
dépend en grande partie de la valeur de notre propagande
et de l'énergie que nous saurons déployer.
Nous
devrons inciter le peuple à exproprier les possédants
et à mettre en commun leurs biens, à organiser la
vie sociale lui-même, par des associations librement constituées,
sans attendre l'ordre de personne, à refuser de nommer ou
de reconnaître un gouvernement quelconque et tout corps constitué
(Assemblée, Dictature, etc.) qui s'attribuerait, même
à titre provisoire, le droit de faire la loi et d'imposer
aux autres leur volonté par la force.
Si
la masse du peuple ne répond pas à notre appel, nous
devrons, au nom du droit que nous avons d'être libres même
si les autres veulent demeurer esclaves, et pour montrer l'exemple,
appliquer le plus possible nos idées : ne pas reconnaître
le nouveau gouvernement, maintenir vive la résistance, faire
que les communes (4), où nos idées sont reçues
avec sympathie, repoussent toute ingérence gouvernementale
et continuent à vivre à leur manière.
Nous
devrons surtout nous opposer par tous les moyens à la reconstitution
de la police et de l'armée, et profiter de toute occasion
propice pour inciter les travailleurs à utiliser le manque
de forces répressives pour imposer le maximum de revendications.
Quelle
que soit l'issue de la lutte, il faut continuer à combattre
sans répit, les possesseurs, les gouvernants, en ayant toujours
en vue l'émancipation complète économique et
morale de toute l'humanité.
5.
Conclusion.
Nous
voulons donc abolir radicalement la domination et l'exploitation
de l'homme par l'homme. Nous voulons que les hommes, unis fraternellement
par une solidarité consciente, coopèrent volontairement
au bien-être de tous. Nous voulons que la société
soit constituée dans le but de fournir à tous les
moyens d'atteindre le même bien-être possible, le plus
grand développement possible, moral et matériel. Nous
voulons pour tous le pain, la liberté, l'amour et la science.
Pour
ce faire, nous estimons nécessaire que les moyens de production
soient à la disposition de tous et qu'aucun homme, ou groupe
d'hommes, ne puisse obliger les autres à obéir à
sa volonté ; ni à exercer son influence autrement
que par le raisonnement et l'exemple.
Donc
: expropriation des détenteurs du sol et du capital à
l'avantage de tous et abolition du gouvernement.
En
attendant : propagande de l'idéal ; organisation des forces
populaires ; combat continuel, pacifique ou violent, selon les circonstances,
contre le gouvernement et contre les propriétaires pour conquérir
le plus possible de liberté et de bien-être pour tous.
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