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La " refondation sociale
" du MEDEF
ou comment les patrons projettent de nous pourrir encore
plus la vie.
Lancé en novembre 1999, le projet de " refondation
sociale du MEDEF (Mouvement des entreprises de France) représente
à la fois une offensive idéologique néo-libérale
de grande ampleur et un vaste chantier, bien concret, de
destruction des acquis sociaux, de déréglementation
du travail et d'instauration d'une forme encore plus dure
de néo-servage salarié.
Cette offensive s'inscrit dans un contexte international
de déréglementation générale
et d'accroissement des profits, où l'actionnaire
moyen exige ses 15% minimum de rentabilité nette,
un point c'est tout.
Pour permettre cet accroissement des profits, les gestionnaires
patronaux et gouvernementaux du capitalisme ont trois types
de questions à résoudre :
1- comment ouvrir de nouveaux marchés
juteux (notamment financiers) ?
2- comment accroître le taux d'exploitation (c'est-à-dire,
dans l'idéal, faire travailler plus les salariés
en les payant moins) ?
3- Comment gérer la masse des chômeurs et
des salariés pauvres ?

Dans ces domaines, les pays anglo-saxons ont beaucoup de
savoir-faire. Pour ce qui est de l'Europe, la Grande-Bretagne,
de Thatcher au néo-travailliste Tony Blair, est depuis
longtemps en pointe et a constitué un terrain d'expérience
dont on entend maintenant appliquer les enseignements au
reste de l'Europe (voir par exemple la charte européenne
des sous-droits du salarié européen dont il
a été question au récent sommet de
Nice).
Selon la logique capitaliste, la France est à la
traîne en ce qui concerne la " liberté
économique ", comme ils disent, c'est-à-dire
la liberté d'exploiter les salariés. C'est
ce retard français que le MEDEF se propose de combler
avec son projet de " refondation sociale ".
Ce projet comporte neuf volets : l'assurance chômage,
la santé au travail, les retraites complémentaires,
la formation professionnelle, la protection sociale (assurances
maladie et vieillesse), les prestations familiales, les
modalités de la négociation collective, l'égalité
professionnelle, la place des cadres.
Ces neufs dossiers ont un lien plus ou moins direct entre
eux, et le MEDEF entend les traiter un par un, selon une
stratégie et un ordre précis, sachant que
chaque fois qu'il gagne sur un dossier, il se retrouve d'autant
plus en position de force sur le suivant.
Premier volet de la "
refondation sociale " et première victoire du
MEDEF avec l'appui de la CFDT, de la CGC et de la CFTC,
la nouvelle convention UNEDIC et le PARE (Plan
d'Aide au Retour à l'Emploi) montrent bien ce
que sont la logique et la stratégie du patronat.
L'assurance-chômage n'est plus un droit automatique
auquel les salariés ayant suffisamment cotisé
peuvent prétendre.
A partir du 1er juillet 2001, les 42% (seulement)
de chômeurs indemnisés devront signer un PARE
avec les ASSEDIC et un PAP (Projet d'Action Personnalisé)
avec l'ANPE. Un droit collectif sera donc remplacé
par un droit individualisé conditionné par
la signature d'un contrat. A la clé : évaluation
des capacités professionnelles, entretiens réguliers,
vérification des actes positifs de recherche d'emploi.
Autrement dit, renforcement du contrôle sur les allocataires
et flou supplémentaire autour de la notion de capacité
professionnelle.
Ce que le demandeur d'emploi demande n'a plus aucune
importance : ce qui compte, c'est ce qu'on le juge capable
de faire, en fonction des besoins des entreprises, et qu'il
devra accepter de faire.
Il lui faudra donc désormais accepter n'importe quel
emploi à n'importe quel prix.
D'autre part, la nouvelle convention prévoit des
aides aux entreprises financées par l'UNEDIC, c'est-à-dire
par les cotisations des patrons et des salariés.
Le patronat va ainsi pouvoir récupérer une
bonne partie des miettes qu'il était jusqu'ici contraint
de lâcher aux salariés qu'il licenciait.
Mais c'est pour la bonne cause : pour pouvoir en réembaucher
d'autres à moins cher, grâce à ces
aides.
Voilà qui s'appelle gagner sur tous les tableaux.
Au delà des conséquences
de cette nouvelle convention UNEDIC, c'est la manière
dont on en est arrivé là qui est emblématique.
Le MEDEF a reçu le soutien de la CFDT, de la CGC
et de la CFTC, trois des cinq syndicats co-gestionnaires
de l'UNEDIC (les deux autres, la CGT et FO, s'y sont toujours
opposés).
Les directions de ces trois syndicats ont fait gober à
leurs adhérents tous les mensonges du MEDEF sur la
" démocratie sociale " et l' "
aide aux chômeurs ".
Le gouvernement de gauche plurielle, après avoir
fait semblant de s'y opposer, a fini par agréer cette
convention. Le MEDEF, lui, n'a cessé de répéter
ses justifications idéologiques et de menacer de
se retirer de la gestion paritaire (50% patronat, 50% syndicats)
de l'UNEDIC.
Enfin, tout a été négocié
dans l'ombre, sans que les salariés ne soient
informés des enjeux véritables de ces négociations,
et si chacun des protagonistes (patronat, syndicats signataires,
gouvernement) s'est exprimé dans les média,
chacun l'a toujours fait en parlant à côté
du sujet.
C'est ainsi que sont traitées les questions sociales,
aujourd'hui, dans cette admirable " démocratie
sociale " que le MEDEF et la CFDT s'emploient à
régénérer.

Les huit autres dossiers
de la " refondation sociale " suivent la
même logique.
Sans entrer dans le détail, on peut malgré
tout énumérer ce que vise le MEDEF sur certains
de ces dossiers :
- s'attaquer au statut de la médecine
du travail, la privatiser au profit de la médecine
libérale et réduire un peu plus la responsabilité
patronale en ce qui concerne les maladies professionnelles.
- au nom de l'égalité professionnelle, obtenir
par exemple la légalisation du travail de nuit
des femmes, récemment votée au parlement.
- redéfinir les qualifications des salariés
selon les besoins des entreprises, et donner aux patrons
le pouvoir de décider et valider les qualifications
de chacun au détriment de la garantie que constitue
un diplôme.
- d'une manière générale, réduire
le coût des charges sociales et s'attaquer à
la protection sociale.
- en complément des assurances collectives (santé,
retraite
) auxquelles le patronat se sera attaqué,
développer les assurances privées et permettre
aux compagnies d'assurance (d'où vient la crème
des théoriciens et stratèges du MEDEF) de
faire leur beurre avec l'argent des salariés.
- développer les négociations " décentralisées
", au niveau de l'entreprise, là encore au
nom de la démocratie sociale, au détriment
des accords de branche et du code du travail. A terme,
démantèlement du code du travail, qui fait
trop obstacle à la liberté d'exploiter.
Comme on le voit, les liens entre ces dossiers sont nombreux
: entre redéfinition de la formation professionnelle
et bilan de capacité contenu dans le PARE ; entre
réorganisation de la médecine du travail et
attaques contre la protection sociale ; entre retour forcé
au travail grâce au PARE et dégradation du
statut de salarié grâce aux négociations
" décentralisées ".
En résumé, le MEDEF, à travers la "
refondation sociale ", a deux objectifs principaux
:
1- Faire baisser le coût
du travail, c'est-à-dire faire baisser le salaire
net (en déqualifiant l'emploi, en accentuant
la contrainte sur les chômeurs, en s'attaquant aux
références et garanties collectives)
faire baisser le salaire différé (cotisations
sociales des salariés) faire baisser les charges
patronales et empocher - comme d'habitude - des aides
à l'emploi.
2- Développer la toute-puissance des patrons, en
leur donnant le pouvoir de décider des qualifications
de chacun, en les libérant des accords de branche,
du code du travail et du SMIC et du CDI comme référence
théorique.
Ces deux objectifs sont
enrobés d'un savant habillage idéologique,
concocté notamment par Denis Kessler, président
de la Fédération française des sociétés
d'assurance, et par François Ewald, ex-mao de la
Gauche prolétarienne (on vit une époque
formidable), chroniqueur aux Echos et plumitif attitré
de Kessler.
Comme le dit Ewald : " entre les entrepreneurs et
ceux qui les contestent s'affrontent des types d'humanité,
des modes d'existence, des projets de vie (
) Les entrepreneurs
ne gagneront la bataille morale qui travaille la société
que s'ils parviennent, sans mauvaise conscience, à
faire des valeurs de l'entreprise des valeurs partagées.
"
Pour faire partager ces valeurs , il faut beaucoup mentir.
Ainsi, lorsque le MEDEF veut renforcer le pouvoir des entreprises,
il prétend vouloir développer la démocratie
sociale, le dialogue avec les syndicats (des syndicats
constructifs comme la CFDT, évidemment), par
opposition avec l'intervention de l'Etat, ou bien encore
adapter les règles à la diversité des
entreprises. Et lorsqu'il propose un plan pour contraindre
les chômeurs à accepter n'importe quel emploi,
il appelle cela, tout naturellement, un Plan d'Aide au Retour
à l'Emploi.
Et tout cela est délayé dans la vieille sauce
linguistique libérale : la " France qui freine
" contre la " France qui marche "
; la " modernité ", " à
l'heure de l'euro et de l'Internet " ; les salariés
qui doivent accepter " les risques, qui sont ceux
de la vie " ; et maintenant, rien moins que la
" modernisation du dialogue social ".
Pour le moment, le
MEDEF a rencontré peu de résistance.
En ce qui concerne le PARE et la convention UNEDIC,
les salariés se sont sentis d'autant moins concernés
qu'ils n'ont pas été sérieusement informés
; les syndicats dits " représentatifs
" et non signataires ont peu ou pas mobilisé
ni informé leurs adhérents.
Leur place dans le paritarisme et leur survie en tant qu'appareils
les préoccupe beaucoup. La CFDT, comme on a vu, a
tout accepté et tout repris à son compte (le
projet du MEDEF et son habillage idéologique) et
signe plus vite que son ombre, ce que même les moins
enragés de la CFDT finissent par trouver gênant.
Enfin, le gouvernement dit de " gauche plurielle
" ne ressent même plus le besoin d'avoir l'air
de gauche.
Sa réputation d'excellent gestionnaire du capitalisme
moderne - réputation qui n'est plus à faire
- lui suffit sans doute amplement. Il vient même d'adopter
le principe très libéral de l'impôt
négatif (puisque les patrons versent des salaires
de misère, l'Etat rallonge quelques cacahuètes
aux salariés pauvres).
Pourtant, la " refondation sociale " représente
une avancée décisive d'un capitalisme qui
se durcit, où la loi fait place au contrat et où
le patronat entend régenter directement l'ensemble
de la vie sociale.
Là où le CNPF (Conseil national
du patronat français, rebaptisé MEDEF à
l'automne 98) apparaissait comme une sorte de lobby
tentant seulement d'influer sur des gouvernants qui servaient
ses intérêts, le MEDEF prend directement
les affaires en main, à visage découvert,
et joue le rôle d'un parti politique, voire d'un gouvernement
bis. L'image de l'Etat comme garant de l'intérêt
général et l'image de la classe politique
" de gauche " devraient en sortir passablement
écornées, mais :
1- Ces braves gestionnaires ne sont plus à ça
près.
2- Visiblement, leurs électeurs non plus.
3- Les apparences sont sauves, puisque formellement, la
" refondation sociale " se négocie entre
patronat et syndicats.
En revanche, ce qui se dessine un peu plus nettement,
c'est le rôle réservé à l'avenir
à l'Etat :
gestion d'un service public minimum, gestion de la masse
des chômeurs et salariés pauvres (par le RMI
et l'impôt négatif) et maintien de l'ordre
(comme on l'a vu pendant les mobilisations contre le
sommet de Nice).
Le reste, le MEDEF s'en occupe.
Ce dont rêve le MEDEF,
c'est, comme dirait son président Ernest-Antoine
Seillière, que l'entreprise soit enfin pleinement
" la cellule de base de la société
" (sic).
Mais dans quel sens doit-on entendre ici le mot " cellule
" ?
Dans celui d'une prison où les néo-salariés,
plus que jamais, rumineraient leur bonheur de ne pas être
au chômage et de pouvoir consommer ?
C'est contre ce genre de rêve froid, tout ce bonheur
que patrons et gouvernants nous souhaitent, qu'il nous faut
plus que jamais lutter.

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