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APOLOGIE POUR L'INSURRECTION ALGÉRIENNE
Il me semblerait plus satisfaisant, pour ma part, puisqu'il
s'agit d'hommes qui se sont illustrés par des actes, qu'on
ne les honorât qu'avec des actes (...]. Il est difficile en
effet de trouver pour les célébrer les mots justes,
quand la réalité des faits n'est pas toujours admise
sans peine. L'auditeur bien informé et favorablement prévenu
risque, étant donné ce qu'il attend et ce qu'il sait,
d'être déçu par ce qu'il entend. Et celui qui
n'est pas au courant pourrait bien par jalousie, soupçonner
quelque exagération, là où on lui parIe d'actions
qui dépassent ses possibilités. L'éloge des
actions d'autrui n'est supportable que dans la mesure où
l'on se croit soi-même capable de faire ce qu'on entend louer.
Une action dépasse-t-elle nos forces, des lors l'envie engendre
le scepticisme.
Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse.
I
Quevedo a dit des Espagnols " Ils ne surent pas être
des historiens, mais ils en méritèrent. " Cela
est resté vrai de leur révolution de 1936 l'histoire
en a été écrite par d'autres. Il est trop tôt
pour écrire l'histoire de l'insurrection qui a commencé
au printemps 2001 en Algérie, mais il n'est pas trop tard
pour la défendre ; c'est-à-dire pour s'attaquer à
l'épaisse indifférence, bouffie d'inconscience historique,
dont elle est en France l'objet.
Pour illustrer la grandeur et la portée de ce soulèvement,
il suffira de relater les actes des insurgés et de citer
leurs déclarations. Rapprochés selon leur signification
la plus universelle et la plus vraie, les faits dessinent d'eux-mêmes
un tableau dont se dégage une terrible moralité :
la dignité, l'intelligence et le courage des insurgés
algériens accablent l'abjection dans laquelle survivent les
habitants des pays modernes, leur apathie, leurs mesquines inquiétudes
et leurs sordides espérances.
C'est au cri de "Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes
déjà morts!" que pendant plusieurs semaines les
jeunes émeutiers se sont battus contre les forces de police
et la gendarmerie. Réduits l'état de morts-vivants
par la société algérienne, ils savaient qu'il
leur fallait la détruire pour commencer de vivre. ("Nous
répondrons au néant par l'anéantissement de
ses géniteurs", déclarait en juillet l'un d'eux.)
À partir du 21 avril, principale ment en Kabylie, mais aussi
à partir du 10 juin à Khenchela (dans les Aurès),
du 11 à Skikda (au nord de Constantine) et du 16 dans tout
l'est du pays (à Oum El Bouaghi, Batna, Tébessa, Biskra,
El Tarf, etc.), ils ont dressé : des barricades, coupé
des routes, pris d'assaut des gendarmeries et des commissariats
; ils ont attaqué un siège de préfecture (à
Tébessa, alors que deux ministres se trouvaient à
l'intérieur), incendié ou saccagé nombre de
tribunaux (aux Ouacifs le palais de justice, tout juste terminé,
a été réduit en cendres), des recettes des
impôts, des postes et des locaux de sociétés
publiques, des sièges de partis politiques (au moins trente-deux),
des banques, des bureaux de la Sécurité sociale, des
parcs communaux, etc. La liste est forcément incomplète,
et serait-elle complète qu'elle ne donnerait encore qu'une
faible idée de l'ampleur du mouvement. Mais on voit tout
de même que les insurgés avaient entrepris de nettoyer
le terrain de toutes les " expressions matérielles de
l'État". (Il fallait la civique bêtise du Monde
diplomatique pour blâmer suavement les émeutiers de
parachever ainsi la dégradation du "service public"
et se demander Si, ce faisant, "la foule des laissés-pour-compte"
ne participait pas "à son propre affaiblissement".)
Quand les peuples reviennent de la soumission, rien n'est plus supporté
de ce qui était jusque-là ordinaire. C'est, après
tant d'autres assassinats commis impunément par les policiers
et les militaires, celui d'un lycéen de Béni Douala,
le 18 avril, qui a provoqué trois jours plus tard les premières
émeutes. À Amizour, près de Béjaïa,
la population se soulève le 22 après l'arrestation
arbitraire de trois lycéens. À Khenchela, le 10juin,
un sous-officier qui parade au volant d'une "grose cylindrée"
interpelle de façon méprisante une jeune femme. Pris
à partie par les jeunes du quartier accourus pour la défendre,
il s'exclame
"Mais qu'est-ce qui vous prend aujourd'hui?", et s'entend
répondre: " Plus rien n'est pareil. "
Il est rosseé, son véhicule détruit. Une heure
plus tard, il revient avec une trentaine de soldats en civil, armés
de fusils d'assaut. Après une bataille rangée, les
militaires doivent se replier, mais l'émeute gagne toute
la ville : des barricades sont dressées, la mairie, le siège
des impôts, celui de la Sonelgaz, la préfecture et
deux " grandes surfaces " sont saccagés au cri
de: " C'est ainsi que font les Chaouis " La ville entière
est dévastée.
Et quand l'ordinaire de l'oppression n'est plus supporté,
c'est l'extraordinaire qui devient normal. Pendant ces semaines,
ces mois, il ne s'est guère écoulé de jour
sans que soit attaquée ou harcelée une brigade de
gendarmerie; et le plus souvent plusieurs. Les casernes ont été
assiégées, un véritable blocus imposé
aux gendarmes, les contraignant à des raids de pillage pour
se ravitailler. Ceux qui acceptaient d'avoir avec eux la moindre
relation, fût-elle simplement commerciale, ont été
boycottés, mis en quarantaine et punis. Des hôtels
ont ainsi été incendiés, de même que
des villas, des cafés, des restaurants, des magasins, pris
pour cible parce qu'ils appartenaient àdes prévaricateurs
ou affairistes divers. Si les destructions furent nombreuses, les
pillages proprement dits semblent avoir été assez
rares. Ainsi, par exemple, à Kherrata le 23 mai, les importants
stocks de marchandises découverts au domicile d'un ex-officier
de la gendarmerie furent immédiatement brûlés
sur place. Chacun exprimant ses griefs, c'est à propos de
logement, d'eau, de nuisances industrielles, d'accaparements de
toutes sortes que les corrompus ont été systématiquement
désignés à la vindicte publique et traités
en canailles. Pour commencer à s'attaquer aux problèmes
vitaux que pose à tous le délabrement du pays; il
fallait bien sûr s'attaquer d'abord à ceux qui empêchent
de les prendre en charge. La population réglant ainsi ses
comptes avec les responsables qu'elle avait sous la main, ce furent
surtout les maires qui en subirent les effets. Mais au-delà
de ces escarmouches, c'était le projet d'une complète
expropriation des expropriateurs qui prenait forme. Encore marquée
par certaines ambiguïtés qui allaient bientôt
être levées par la rupture avec les syndicalistes une
déclaration du comité populaire de la wilaya (préfecture)
de Béjaïa affirmait le 7 juillet à l'adresse
du pouvoir : "Vos gendarmes, symboles de la corruption, ne
servent qu'à tuer, à réprimer et à trafiquer.
C'est pour cela qu'ils doivent partir immédiatement Quant
à notre sécurité, nos valeureux comités
de vigilance s'en occupent à merveille ils sont notre fierté."
Elle poursuivait en rappelant que les problèmes des citoyens
"sont pris en charge par nos délégués
de quartiers, de villages et des délégués syndicaux
qui fonctionnent dans une assemblée appelée comité
populaire.N'est-ce pas cela la démocratie directe ?"
L'insurrection, ou du moins son organisation la plus avancée,
est restée principalement cantonnée à la Kabylie.
Il faut cependant parler d'une insurrection algénienne, car
les insurgés kabyles eux-mêmes n'ont eu de cesse de
l'affirmer telle, de chercher à l'étendre et de refuser
le déguisement berbériste que voulaient leur faire
endosser leurs ennemis comme leurs faux amis.
Il est bien inutile de s'interroger, à la façon d'une
"commission d'enquête" gouvernementale ou de journalistes
en mal de déclamations moralisantes, sur la part qu'aurait
eue dans le déclenchement des émeutes une activité
provocatrice particulière de la gendarmerie; comme si l'existence
de l'État algérien et de sa répression sanglante
n'était pas une provocation permanente; et comme si la population
avait besoin de justifications spéciales pour se soulever.
Les insurgés ont repris le terme de hogra par lequel les
Algériens désignent l'arbitraire du pouvoir, les privilèges
et la corruption, le mépris dont ils sont l'objet. S'en prendre
à la hogra, c'était en réalité s en
prendre à l'État lui-même. Que resterait-il
d'un État sans privilèges ni corruption, auquel seraient
interdits l'arbitraire et le mépris ? En Algérie presque
rien, encore moins que partout ailleurs le seul service public qui
ait jamais réellement marché dans ce pays ; depuis
quarante ans, c'est la torture, complétée par l'assassinat
politique. Tout en conspirant l'un contre l'autre pour s'approprier
le pouvoir et la rente pétrolière à laquelle
il donnait accès, les gangs étatiques n'ont à
aucun moment cessé de conspirer ensemble contre le peuple.
Comme le déclarait un de ces décideurs après
la répression des émeutes d'octobre 1988 : "Pendant
trente ans, nous avons pu nous déchirer; nous mettre des
couteaux dans le dos. Mais nous prenions soin de ne jamais abandonner
un dirigeant exclu, ne serait-ce qu'en continuant à lui rendre
visite. Car nous étions unis par une certitude : nos enfants
devaient nous succéder. Nous savions que le jour où
cette loi serait rompue, cela en serait fini pour nous tous, car
la rue, elle, ne se contenterait pas d'une tête, mais les
exigerait toutes. " (Propos cités par José Garçon
dans sa préface au livre de Djallal Malti, La Nouvelle Guerre
d'Algérie 1999.)
A travers tant d'épurations, de liquidations, de manipulations,
tant de négociations " où chacun gardait sa mitraillette
sous son paletot", d'exécutions discrètes et
de tueries en masse, la véritable et unique continuité
de l'État algérien (comme avant lui de l'appareil
du F.L.N.) est toute policière. Dès 1956, c'est autour
des services secrets du F.L.N. (embryon de la future Sécurité
militaire) que s'organise la bureaucratie en formation; c'est à
eux que revient dans toutes les luttes de fractions le mot de la
fin. L'assassinat d'Abbane Ramdane en décembre1957 marque
leur victoire définitive sur ceux qui ; dans l'appareil,
privilégiaient l'idéologie pour contrôler le
mouvement des masses et justifier le futur système bureaucratique
de parti unique. Désormais, dans ce mixte de terrorisme policier
et de phraséologie "révolutionnaire", il
y aura de moins en moins de celle-ci et de plus en plus de celui-là.
L'assassinat devient la procédure courante de règlement
des confits, non seulement contre le M.N.A. de Messali Hadj, mais
à l'intérieur du F.L.N. lui-même. À partir
de 1958 (promotion " Tapis rouge"), les agents des services
sont formés dans les écoles du K.G.B. à Moscou.
Boumedienne - qui, après avoir porté Ben Bella au
pouvoir au moment de l'indépendance, se débarrassa
en 1965 de cette couverture gauchisante ("l'aile protectrice
du burnous du leader", selon ses propres termes) pour instaurer
le règne sans partage de la bureaucratie et de son idéologie
"arabo-islamique" avait lui-même été
l'adjoint de Boussouf, l'organisateur de la police intérieure
du F.L.N. Et l'on sait que les généraux qui composent
la coupole mafieuse du pouvoir en Algérie, pour la plupart
"déserteurs de l'armée française"(c'est-à-dire
ralliés sur le tard à la lutte indépendantiste),
sont eux aussi allés dans les années soixante à
Moscou pour acquérir d'autres compétences (au K.G.B.
ou à l'académie Frounzé) ; de cette double
formation, par le colonialisme et le stalinisme, ils ont retenu
leurs méthodes de pacification (dite cette fois éradication),
dignes des pires exactions de l'armée française, et
leurs techniques de manipulation et de provocation. Tout cela est
bien connu en Algérie, mais en France pas assez, car l'État
algérien y compte toutes sortes de "relais" et
de complices, en particulier dans les médias, où ils
n'ont peut-être même pas tous besoin d'être stipendiés
pour faire sa propagande: la fausse conscience de gauche et le "complexe
du colonisateur" peuvent sans doute parfois y suffire, même
si les services algériens arrosent largement, et pas seulement
des partis politiques.
Au plus fort des émeutes en Kabylie, on nous a ainsi informés
à la "une" du Monde, en fabriquant un scoop bien
horrifique avec l'aide d'un tortionnaire à demi gâteux
en mal de publicité, que l'armée française
avait, plus de quarante ans auparavant, torturé et massacré.
De même, quand vient le moment, si tard là encore,
d'évoquer l'assassinat de centaines d'Algériens par
la police parisienne en octobre 1961, on se garde généralement
de trop insister sur la responsabilité du F.L.N., qui fit
défiler (sous la contrainte s'il le fallait) les travailleurs
immigrés avec femmes et enfants, les envoyant ainsi défier
le couvre-feu en leur interdisant de s'armer ou d'organiser une
autodéfense quelconque, alors même que l'hystérie
raciste de la police parisienne avait été portée
à son comble, avec la peur ; par les attentats commis contre
des policiers au cours des mois précédents; et tout
cela, dans la meilleure tradition bureaucratique, pour " ne
pas relâcher [la] pression" (Ben Khedda) sur le gouvernement
français, pendant les négociations qui préparaient
le cessez-le-feu.
Pour les bureaucrates qui les glorifiaient cyniquement dans leurs
slogans ("un seul héros, le peuple"), les masses
algériennes n'ont donc jamais été qu'un matériel
humain disponible à leurs opérations et à leurs
manuvres, chair à canons ou à matraques, que
l'on envoyait se faire massacrer par les Français, et qu'ensuite
on a massacré directement. La détermination intacte
des émeutiers, alors que les morts dans leurs rangs se comptaient
déjà par dizaines, témoigne suffisamment de
la haine accumulée au fil des ans en Algérie (et particulièrement
en Kabylie) contre l'appareil répressif de l'État.
"Pas de pardon, jamais !" a été le slogan
le plus populaire La plate-forme de revendications adoptée
à El-Kseur le il juin par la coordination interwilayas exigeait
" le départ immédiat des brigades de gendarmerie"
de Kabylie. Pour Le Monde diplomatique, c'était même
la seule chose que les révoltés revendiquaient "
avec clarté". Mais eût elle été
la seule qu'elle n'en aurait pas moins constitué une sorte
de programme pour une révolution algérienne. Une telle
exigence, complétée par celle de " mise sous
l'autorité effective des instances démocratiquement
élues de toutes les fonctions exécutives de l'État
ainsi que des corps de sécurité", revenait en
effet à donner pour but au mouvement le démantèlement
des " détachements spéciaux d'hommes armés
" qui sont la principale " expression matérielle"
de tout État, et en Algérie à peu près
la seule qui fonctionne. Procéder effectivement à
ce démantèlement, organiser la reprise du pouvoir
d'État par la société, par les masses populaires
"qui substituent leur propre force à la force organisée
pour les opprimer" (Marx à propos de la Commune), fût-ce
seulement sur une fraction du territoire, cela ne peut évidemment
être accompli sans une révolution de toute la vie sociale.
Et c'est ce à quoi tendaient les actions des insurgés,
quand ils assiégeaient les gendarmes, les isolaient et les
mettaient en quarantaine, les séparant de la société
pour que la société se sépare d'eux. Voilà
bien le séparatisme dont la Kabylie a donné l'exemple
à toute l'Algérie.
La seule existence d'un tel mouvement est en elle-même le
démenti de la totalité des mensonges politiques qui
empuantissent l'Algérie depuis tant d'années. La subversion
réelle a commencé à dissiper la brume poisseuse
des fictions policières et à remettre chacun à
sa place : "Nous refusons de nous solidariser avec ceux qui
détruisent les biens de l'État", déclarait
ainsi le 9 juillet un représentant du F.LS. Au Portugal en
1974, on disait :
"La vérité est comme l'huile." En Kabylie
aujourd'hui, on dit :"La vérité est comme un
bouchon de liège. " Antithèse directe de tout
mensonge d'État, l'insurrection ne s'est pas contentée
de réclamer la vérité (les commissions d'enquête
gouvernementales avaient vu leurs conclusions dénoncées
par avance, et leur dissolution était une des revendications
de la plate-forme d'EI-Kseur), elle l'a imposée chaque fois
que cela était possible par la dénonciation à
chaud de l'imposture. A cet égard, un des plus beaux moments,
dans un mouvement où il y en eut tant, fut la manifestation
des femmes, à Tizi-Ouzou le 24 mai. Les manifestantes commencèrent
par interdire à la tres officielle "association des
veuves et filles de martyrs de la guerre d'indépendance"
de se joindre à leur cortège, puis elles en expulsèrent
en l'insultant Khalida Messaoudi, conseillère et selon ses
propres termes "compagne dans le militantisme" de Bouteflika,
qui, tout juste sortie du R.C.D., prétendait venir là
se refaire une virginité : "Alors qu'elle voulait se
glisser dans le cortège, des huées se sont élevées.
"Khalida dehors", criaient les unes. "Khaiida Lewinski",
hurlaient les autres. Elle a été évacuée
d'extrême justesse vers Alger." (Libération 26-27
mai 2001.) Enfin, après avoir ainsi manifesté leur
mépris pour le pouvoir et pour ses supplétifs médiatiques-démocratiques,
elles ne l'épargnèrent pas aux berbéristes,
et interdirent également à des partisans de l'autonomie
de la Kabylie de rejoindre la marche.
Le rejet de toutes les représentations politiques a été
l'une des constantes de l'insurrection, et l'un de ses aspects les
plus calomniés Les locaux des deux partis (R.C.D. et F.F.S.)
qui auraient pu nourrir quelque espoir de tirer profit d'un tel
mouvement ont flambé parmi les premiers:
Tizi-Rached, en même temps que la banque, le siège
de la Sécurité sociale et la recette des impôts,
dès le 26 avril. Et même lors de la manifestation du
25 juin à Tizi-Ouzou, à l'occasion du troisième
anniversaire de l'assassinat du chanteur Lounès Matoub, on
entendit parmi les slogans, outre " un Kabyle est un Kabyle,
ses ennemis sont les gendarmes ", " pas de F. F. S., pas
de R.C.D. ". Le plus discrédité était
assurément le R.G.D., dont la démission fin avril
du gouvernement (dans lequel son entrée en décembre
1999 avait été qualifiée par son chef Sadi
d'"événement politique qui constitue à
la fois une consécration et un bouleversement") ne pouvait
faire oublier la collaboration de longue date avec le clan militaire
des "éradicateurs". Quant au F.F.S., moins compromis
avec le pouvoir, il fit en sorte de désabuser quiconque à
son sujet en présentant le 12 mai à Bouteflika, au
chef d'état-major de l'armée et au patron de la D.R.S
(ex-Sécurité militaire) un " mémorandum
" qui consistait essentiellement à leur proposer ses
services pour organiser une " transition démocratique".
II
Le trait le plus remarquable de l'insurrection algérienne
est sans conteste son auto-organisation. L'hostilité aux
partis politiques et à " toute proximité avec
le pouvoir", la méfiance devant toute représentation
incontrôlée, le refus de servir une fois encore de
piétaille à des manuvres d'appareil, tout cela
a trouvé son accomplissement positif dans la généralisation
et la coordination des assemblées de villages et de quartiers,
vite reconnues par tous comme la seule expression authentique du
mouvement. Dès le 20 avril, les délégués
des quarante-trois villages de la daïra (sous-préfecture)
de Béni Douala s'organisent en coordination et lancent le
mot d'ordre de grève générale. Dans les jours
qui suivent, des comités de villages et des coordinations
se forment dans toute la wilaya de Tizi-Ouzou. Le 4 mai, à
Tizi-Ouzou même, des affiches appellent à une grève
générale de six jours ; elles émanent d'une
coordination provisoire
des quartiers, "selon nos sources totalement inconnue à
Tizi-Ouzou", écrit le 5 mai le journal Liberté,
qui fait état le lendemain des inquiétudes que suscitent
ces formes d'auto-organisation dans les " états-majors
des partis". Le 6 mai est annoncée pour le 10 une réunion
à Béni Douala des délégués d'assemblées
de villages des wilayas de Tizj-Ouzou, Béjala et Bouira,
en vue de créer une coordination pour toute la Kabylie et
d'adopter une plate-forme de revendications ; un délégué
déclare: "Les partis, personne n'y croit plus ici. "(Liberté
du 7 mai.) Cette réunion à Béni Douala se tient
effectivement à la date prévue, mais ne rassemble
finalement que les délégués (deux cents) d'une
grande partie des villages de la wilaya de Tizi-Ouzou: les journalistes
sont pris à partie, la presse ayant diffusé un faux
communiqué annonçant le report de la réunion
(ce n'est que le début d'une campagne de désinformation
et de calomnies qui ira s'amplifiant) par ailleurs, un maire qui
prétend rappeler la réunion au respect de la légalité
doit quitter la salle: " On n'a pas besoin de maire ici ou
d'un quelconque représentant de l'Etat ", déclare
un délégué. (Huit jours plus tard à
Illoula, un autre maire devra également, quoique délégué
de son village, quitter la salle de réunion.) Le souci de
l'autonomie du mouvement et la volonté de contrôler
étroitement ses représentants marquent toutes les
décisions; ainsi, par exemple, celle de créer une
permanence à TiziOuzou pour diffuser les informations en
vue de la prochaine réunion de délégués
l'assemblée prend soin de lui interdire de s'exprimer au
nom du mouvement (pas de déclaration à la presse,
etc.).
Il est impossible de reconstituer dans le détail la façon
dont le mouvement des assemblées s'est étendu à
toute la Kabylie, puis au-delà ; ne serait-ce que parce que
la presse algérienne dite indépendante (pour ne rien
dire de la France), tout en faisant une large place à ce
qui pouvait illustrer l'urgence d'une modernisation " démocratique",
n'a que très partiellement fait état de l'activité
et des déclarations des assemblées, quand elle ne
les a pas calomniées. On peut toutefois indiquer les principales
avancées de l'auto-organisation, qui progresse au même
pas que l'émeute à travers le pays. Le 18mai à
Illoula, une réunion des délégués de
villages de la région de Tiu-Ouzou adopte une première
plate-forme de revendications (parmi lesquelles le départ
immédiat et sans conditions de toutes les brigades de gendarmerie)
et appelle à une marche à Tizi-Ouzou. Celle-ci rassemble
le 21 mai plusieurs centaines de milliers de manifestants ("La
"marche noire" a été le fait de la coordination
des comités de villages, et les partis politiques n'y avaient
aucune présence visible", notait Le Monde du 23 mai).
Les réunions de délégués qui se succèdent
ensuite aboutissent à la formation d'une coordination interwilayas
(Tizi-Ouzou, Béjaïa, Bouira, Sétif, Boumerdès,
Bordj-Bou-Arreridj, Alger ainsi que le Comité collectif des
universités d'Alger) et à l'adoption, le il juin à
El-Kseur; d'une plate-forme commune de revendications. La marche
sur Alger, le 14 juin, constitue le point culminant de cette première
phase du mouvement.
Cette marche du 14 juin signifiait de fait, quoique ses organisateurs
ne semblent pas en avoir eu clairement conscience, tenter d'installer
la subversion à Alger même et défier l'État
chez lui: cela équivalait à une tentative insurrectionnelle,
au sens étroit et pour ainsi dire technique du terme. En
effet, aller déposer à la Présidence la plate-forme
d'EI-Kseur (puisque tel était l'objectif affirmé),
alors que les manifestants dans les rues d'Alger se comptaient par
centaines de milliers, sinon par millions, c'était parler
à l'État de puissance à puissance, et proclamer
devant le peuple algérien que l'heure avait sonné
de régler tous les comptes de l'oppression subie depuis 1962.
Il aurait alors suffi que les troubles durent à Alger un
jour de plus pour que dans le pays entier la population, voyant
le pouvoir vaciller, se jette dans la bataille. De son côté,
celui-ci voyait clairement qu'il lui fallait à tout prix
empêcher que la subversion s'installe à Alger, et quelle
que fût par ailleurs sa paralysie, il conservait des forces
bien suffisantes pour écarter ce danger, étant donné
la supériorité que lui conférait sa position
défensive: il a donc efficacement mis en oeuvre tous ses
moyens répressifs, fractionnant le cortège des manifestants
venus de Kabylie, bloquant la plupart d'entre eux à dix kilomètres
du centre ville, isolant les groupes d'émeutiers et lançant
contre les manifestants des provocateurs recrutés dans la
basse pègre. Parmi les facteurs favorables au pouvoir, il
faut aussi compter la démoralisation et la peur dont les
habitants d'Alger, qui ont payé le plus lourd tribut à
la " sale guerre", avaient seulement commencé à
se défaire grâce à l'agitation entretenue par
les étudiants depuis le début du mois de mai; et lors
de la manifestation appelée par le F.F.S. le 31, qui avait
permis une première jonction avec les insurgés de
Kabylie. Les propos d'Algérois rapportés par la presse
exprimaient assez bien ce qu'il en était à ce moment,
alors que depuis une semaine des manifestations spontanées
se formaient chaque jour à Alger (mais aussi à Oran,
Sétif, Boumerdès), rassemblant quelques centaines
ou milliers de' personnes
"On crie "pouvoir assassin". On prend des coups.
Puis on rentre cher soi et on regarde aux télévisions
françaises les vraies émeutes en Kabyle, à
une heure d'ici à peine. Mais aujourd'hui on saura mieux
où on en est: si nous aussi on entre dans la guerre ou si
on reste dehors."
"On sortait à peine des quartiers à cause des,
attentats, des policiers, des terroristes, de tout. Là, je
me dis c'est notre tour, il faut y aller. Mais je suis très
désorienté."
"Qui en Algérie ne ressent pas l'injustice et le ras-le-bol?
Qui ne veut pas en finir? Mais Alger n'est pas la Kabylie. Là-bas
c'est très dur, mais ils se connaissent tous, ils sont tous
ensemble, avec une culture, des structures fortes qui ont résisté
malgré la guerre. Nous ici, on a pour toute éducation,
politique les feuilletons égyptiens. Après des années
d'intox, de bulletinsdu G.I.A. qui ressemblaient à de la
science-fiction, on a de la bouillie dans la tête. Dans une
grande ville, il peut se passer n'importe quelle provocation ou
coup tordu." (Libération, 31 mai 2001.)
"Ils ont de la chance. En Kabylie, ils ne sont jamais seuls.
Ils ont toute leur culture, leurs structures. Nous, on vit au milieu
des indics et des posters de Rambo." (Liberation,1Juin 200l.)
Le coup d'arrêt donné par le pouvoir le 14 juin marquait
la limite qui s'est depuis lors imposée au soulèvement.
Les deux tentatives avortées de nouvelles marches sur Alger
(le 5 juillet et le 8 août) montrèrent que l'occasion
de lancer ainsi le signal d'un soulèvement général
était bel et bien passée, pour une période
au moins. Pour garder ses chances de s'étendre au reste de
l'Algérie, le mouvement devait surtout reprendre l'initiative
en Kabylie, et pour cela renforcer son autonomie: après le
premier élan offensif, venait le moment de l'élaboration
interne. Ayant changé tant de choses autour de lui, le mouvement
des assemblées ne pouvait pas ne pas en être lui-même
changé. Tout au long des mois de juillet et d'août,
la nécessité s'impose aux assemblées de réfléchir
à leur propre organisation, d'en préciser les buts
et les moyens. La coordination des aarchs, daïras et communes
de la wilaya de Tizj-Oroou réaffirme, lors de ses "
conclaves " d'Azeffoun (7 juillet) et d'Assi-Youssef (12-13
juillet), les principes démocratiques qui fondent l'organisation
des coordinations : liberté des débats à la
base, élection des délégués en assemblée
générale des villages et des quartiers, autonomie
d'organisation et d'action des coordinations communales composées
de ces délégués, coordination de wilaya composée
de deux délégués par coordination communale
dûment mandatés, etc.; tout cela devant assurer, selon
le "principe de l'horizontalité", le strict contrôle
des décisions par la base des assemblées. A travers
les débats et les conflits, toujours publics, qui se développent
au cours de ces semaines, une ligne de partage se dessine entre
ceux qui veulent aller à la négociation et transformer
pour ce faire les coordinations en "interlocuteur responsable",
et ceux qui défendent l'autonomie des assemblées,
l'organisation " horizontale " et le refus de toute négociation.
A Béjaïa, le conflit devient si aigu qu'il aboutit le
17 juillet à une scission entre le comité noyauté
par les syndicalistes et les gauchistes (qui conserve le nom de
" comité populaire") et une coordination intercommunale
qui dénonce cette tentative de "caporalisation"
du mouvement et l'abandon des objectifs initiaux. Cette coordination
appelle avec succès à une grève générale
et à une marche le 26 juillet; la rue tranche, et l'un des
slogans de la manifestation est: "Traîtres dehors! Syndicats
dehors!" Quant à la coordination de la wilaya de Tizi,-Ouzou,
elle adopte à la mi-juillet un " code d'honneur"
des délégués par lequel ceux-ci s'engagent,
entre autres, " à ne mener aucune activité .et
action qui visent à nouer des liens directs ou indirects
avec le pouvoir", "à ne pas utiliser le mouvement
à des fins partisanes et ne pas l'entraîner dans des
compétitions électoralistes ou dans des options de
prise du pouvoir", " à ne pas accepter un poste
politique quelconque dans les institutions du pouvoir", et
" à ne pas donner au mouvement une dimension régionaliste
sous quelque forme que ce soit"; ce code d'honneur est complété
le 27 juillet par un engagement " à démissionner
publiquement du mouvement avant de briguer un quelconque mandat
électoral".
Parmi les exemples d'énergie historique que nous a donnés
le soulèvement algérien, aucun ne prouve mieux sa
puissance que celui de ses dissensions, qui auraient suffi pour
anéantir n'importe quelle organisation hiérarchisée
ou mouvement de masse encadré, tandis qu'il parut toujours
y puiser de nouvelles forces. Les ennemis des coordinations ne cessèrent
d'annoncer leur dislocation prochaine sous l'effet des discussions
et des divergences (le journal Liberté avait donné;
le ton dès le 10 mai en ironisant lourdement sur l'impréparation
de la réunion de Béni Douala " Ce conclave qui
alimente les discussions dans toute la Kabylie et qui suscite les
appréhensions voire les craintes des partis politiques de
la région, et même des simples citoyens, sur ses motivations
mais surtout sur les visées de ses initiateurs, a tout l'air
de ne s'avérer qu'une montagne qui accoucherait d'une souris").
Et chaque fois les assemblées," discutant sans cesse
leurs décisions et revenant sur ce qu'elles avaient déjà
accompli, démentirent les espoirs des propriétaires
de l'opposition et se dressèrent à nouveau devant
le pouvoir algérien comme son seul véritable ennemi.
A la fin du mois de juillet, l'idée ayant été
lancée par la coordination de Béjaïa dès
le 19, la coordination interwilayas proposa d'organiser le 20 août
une marche à Ifri Ouzellaguen, où s'était tenu
à la même date, en 1956, le congrès de la Soummam
au cours duquel Abbane Ramdane, avant d'être assassiné,
s'était opposé à la mainmise de "l'armée
de l'extérieur" sur le F.L.N, Ce retour sur le passé
n'était pas platement commémoratif; comme le résuma
le 14 août lors d'un meeting à El-Kseur un délégué
d'Akfadou (après avoir rappelé qu'avait été
décidée à ce congrès la primauté
du civil sur le militaire et de l'intérieur sur l'extérieur):
" Nos sommes des civils, ils sont des militaires et nous sommes
à l'intérieur, ils sont à l'extérieur".
Les slogans adoptés pour cette marche (" 1956-2001,
le combat continue", "Restituer au peuple son histoire",
"Pour la primauté du politique sur le militaire")
prirent tout leur sens avec la décision d'" interdire
aux officiels" la vallée de la Soummam. Car ceux-ci
ne comptaient pas seulement y tenir l'habituelle célébration
annuelle, qu'ils durent finalement organiser à l'autre bout
du pays, à Mascara: des émissaires avaient commencé
à sonder quelques délégués non identifiés
de la coordination interwilayas, acquis à l'idée d'une
négociation, pour préparer une éventuelle venue~de~Bouteflika,
à qui aurait été remise la plate-forme d'El-Kseur.
Cette manuvre, immédiatement dénoncée
par la majorité des délégués, eut un
effet inverse de celui escompté et renforça la détermination
à "interdire tout officiel en Kabylie". (Le ministre
des Moudjahidin dut également renoncer à se rendre
à Tizi-Ouzou ; quelques jours auparavant, le ministre de
l'Intérieur Zerbouni, venu installer le nouveau wali -préfet-
avait été accueilli à coups de pierres: "Marches
interdites à Alger: pas de ministres en Kabylie", disait
une banderole.) La marche du 20 août, qui rassembla dans la
vallée des foules venues de toute la Kabylie, fut donc une
éclatante revanche sur la défaite essuyée à
Alger. Mais s'étant ainsi montrés maîtres chez
eux, ayant, cette fois, l'avantage de la défensive, les Kabyles
se retrouvaient par la même occasion isolés chez eux,
progressivement amenés à une sécession de fait
qu'ils n'avaient pas voulue.
Pour l'heure, après le coup d'éclat du 20 août,
ses ennemis divers se voyaient contraints d'admettre que le mouvement
des assemblées en Kabylie n'était pas sur le déclin,
mais au contraire se renforçait. Le pouvoir lui-même,
malgré l'échec de ses toutes récentes manuvres
d'approche, fit savoir le 29 août par le truchement de l'agence
de presse officielle A.P.S., citant une " source gouvernementale",
que "le dialogue [était] possible ", que "nul
ne [contestait] les capacités des Algériens de le
mener", et que "le mouvement des citoyens exprimé
par les aarchs [pouvait] constituer un signe positif pour notre
société". L'agence officielle explicitait les
termes de l'ouverture ainsi faite en précisant. " Il
est évident que les plates-formes publiées dans la
presse peuvent constituer une base de discussion dans la mesure
où elles ne se proposent pas de porter atteinte aux fondements
de l'État, à la constitution et aux lois de la République.
" (Ces restrictions visaient bien sûr principalement
le quatrième point de la plate-forme d'El-Kseur, exigeant
le départ immédiat des brigades de gendarmerie, et
le onzième, concernant " la mise sous l'autorité
effective des instances démocratiquement élues de
toutes les fonctions exécutives de l'État ainsi que
des corps de sécurité"; l'abandon de ces points
avait déjà fait l'objet des négociations occultes
entamées précédemment avec certains délégués
"dialoguistes".) Et le commentaire de l'A.P.S. en rajoutait
pour finir dans les appels du pied aux modérés, qualifiant
la réunion de la coordination intenvilayas qui devait se
tenir le lendemain à Tubirrett-Imceddalen de tres importante,
dans la mesure où elle " pourrait être l'illustration
de la maturité du mouvement et celle de l'élite qui
l'encadre" bref pourrait " s'inscrire dans une perspective
constructive " en acceptant la négociation. La réponse
à ces insistantes avances ne se fit pas attendre. Dès
le lendemain, les coordinations de Tid-Ouwu et de Béjaïa
réaffirmaient leur rejet des tractations secrètes
et de toute négociation visant à modérer les
revendications de la plate-forme d'El-Kseur:
" Tout ce qui sera entrepris se fera en public, et le chemin
est balisé par la plate-forme d'El-Kseur, notre unique document
de référence", déclarait un délégué
de Tîzi-Ouzou (Le Matin, 1 septembre 2001). Quant à
la réunion de la coordination interwilayas des 30 et 31 août,
où le pouvoir espérait voir apparaître une élite
avec laquelle il pourrait " dialoguer" elle déclara
à nouveau la plate-forme d'EI-Kseur "scellée
" et " non négociable ". Il ne restait plus
au pouvoir qu'à enregistrer cette fin de non-recevoir. C'est
ce qu'il fit quelques jours plus tard, par la bouche d'un "haut
responsable " anonymement cité par Le Quotidien d"Oran.
Constatant que les aarchs " refusent tout ce qui vient du "pouvoir"
" ("Comment voulez-vous qu'on puisse dialoguer avec eux
? "), la source autorise poursuivait: " Nous pouvons comprendre
ainsi que les aarchs ne veulent pas de solution à cette crise.
Ils pensent peut-être que, pour détruire ce système,
il faut entretenir le pourrissement; c'est d'ailleurs ce qui ressort
de la plate-forme d'EI-Kseur. " Ensuite venaient les menaces,
avec la remarque cynique qu'entretenir le pourrissement ne peut
nuire au gouvernement, " qui a des capacités de durer
tout autant que le système en place": ce n'est donc
pas lui " qui en pâtit, c'est la population". Et
la fin rappelait qu'un appel avait été " lancé
à l'élite de la région à se mobiliser
ainsi qu'à toutes les personnes qui ont une respectabilité,
mais on remarque qu'il n'y a pas une volonté de présenter
un programme mais de perturber". (Il est évidemment
loisible à chacun de se livrer à toutes sortes de
supputations quant aux éventuelles " luttes de dans
" à l'intérieur du pouvoir que manifesteraient
ces variations du discours officiel, ou officieux, sur le mouvement
des assemblées : à la manière de la kremlinologie
d'autrefois, c'est devenu une spécialisation professionnelle,
dans l'information sur l'Algérie, que de fournir de telles
reconstitutions, plus ou moins étayées, des menées
et intrigues qui divisent le " pouvoir occulte". Mais
désormais ces luttes internes sont secondaires, car le rapport
de forces principal, qui détermine tout le reste, est celui
qui oppose le mouvement d'auto-organisation du soulèvement
à l'ensemble de ses ennemis.)
Parallèlement aux efforts pour circonvenir le mouvement des
assemblées, et puisqu'il s'avérait qu'il n'était
décidément pas " mûr " pour la négociation,
on a vu se développer la tentative de le liquider en en créant
de toutes pièces un autre, qui serait, et pour cause, plus
"représentatif", plus "légitime"
et plus "constructif". Ainsi, à Tizi-Ouzou même,
le 27 août - alors que précisément la veille
les délégués "radicaux" de la coordination,
qui (selon El Watan du 28 août) déclaraient "la
rue parlera encore jusqu'à la satisfaction de la plate-forme
d'El-Kseur" et dénonçaient " ceux qui ne
veulent plus parler d'émeutes et tendent la main au pouvoir",
avaient joint le geste à la parole et une nouvelle fois attaqué,
avec " des émeutiers de la ville", la gendarmerie-,
un "Conseil communal" publiait un communiqué affirmant
notamment que "l'amateurisme politique des uns et les mauvais
calculs politiciens des autres continuent à parasiter bruyamment
le débat public, tout en empêchant les honnêtes
citoyens, soucieux de l'avenir. de leurs enfants, de faire entendre
leur voix" (Liberte; 28 août 2001). Quelques jours plus
tard, il. précisait encore un peu mieux à quoi et
surtout qui il servait, en reprochant à la coordination "
l'exclusion de toutes les personnalités scientifiques et
politiques de la commune. susceptibles de donner sens et consistance
au mouvement " (La Tribune, 4 septembre 2001).
Un peu partout apparaissent au même moment des "comités
" et des " coordinations " ad hoc, dont l'activité
se borne le plus souvent à attaquer dans des communiqués
de presse la tendance radicale des coordinations. Â Akbou
par exemple, un " comité de citoyens " prône
" l'apaisement et la préservation de la jeunesse de
la spirale" de la violence", et rappelle les revendications
du mouvement en omettant " le point relatif aux brigades de
la gendarmerie nationale" (La Tribune> 8 septembre 2001).
Quant au " comité populaire " de Béjaïa,
confirmant sa vocation récupératrice, il annonce la
préparation d'une rencontre nationale contre la hogra et
la répression, organisée avec le
R.A.J. ("Rassemblement-Action-Jeunesse", proche dû
F.F.S.): " Cette initiative se veut une opportunité
pour asseoir l'organisation nationale du mouvement populaire et
l'encadrement de ces actions pour davantage d'efficacité."
(La Tribune, 9 septembre 2001.) Toutes ces manuvres et impostures
sont dénoncées par la coordination interwilayas, dont
les délégués, lors d'un meeting à Akbou,
relèvent que ces " comités parallèles
[...] entretiennent des contacts avec le pouvoir en prétendant
être les interlocuteurs de ce dernier". Mais, comme il
arrive souvent, c'est encore a un ennemi qu'il revenait de dire
le plus clairement de quoi il retournait. Revenant pour s'en justifier,
sans pour autant la démentir, sur la formule qui lui avait
été prêtée ("ce mouvement doit mourir
avant septembre"), ainsi que sur l'imputation faite au F.F.S.
de chercher à venir à bout du mouvement des assemblées
en le minant de l'intérieur, le premier secrétaire
de ce parti, Ali Kerboua, mangeait le morceau dans son style incomparablement
ligneux
"1. - Le F.F.S.~ a, été le premier parti, à
s'inscrire totalement dans la dynamique nationale citoyenne travers
l'organisation des marches historiques du 3 et du 31 mai.
2. - Le F.FS. a toujours pris soin de distinguer cette dissidence
nationale citoyenne des formes, de structures qui s'y sont greffées
artificiellement et dans lesquelles certains groupes et autres individus
tentent de se re, faire une virginité en cherchant, en, vain,
faut-il le souligner, à dévoyer cette dynamique et
à l'instrumentaliser à des fins de repositionnement
clanique.
3. - Le F.F.S. a effectivement instruit ses militants pour consolider
ce mouvement pacifique porteur d'espoirs de changement démocratique
pour l'ensemble des A1geriennes et des Algériens. Aussi,
les militants du F.F,.S.restent déterminés à
agir contre toutes les formes de dérive qui mèneraient
le mouvement vers l'impasse et la ghettoïsation dans le but
d'imposer des projets dangereux. Des projets qui, en définitive,
font le jeu des clans au pouvoir opposes à toute issue politique
et démocratique à la crise.> (Liberte; 2 septembre
2001.)
Le plus " dangereux " projet des assemblées, qui
les amène à concevoir tous les autres, c'est celui
de leur propre souveraineté. La volonté d'étroitement
contrôler toute délégation de pouvoir les a
déjà menées loin,, mais elle peut les mener
plus loin encore: ayant remis en vigueur les assemblées villageoises
à seule fin de s'unir contre la répression, les insurgés
découvrent de quelles autres fins elles peuvent être
l'instrument.
Le grand art de ces retours au passé qu'effectuent les révolutions
quand elles ressuscitent des formes anciennes de communauté,
c'est de retrouver plus que ce qui a été perdu. La
principale malédiction qui frappait la démocratie
villageoise,
c'était évidemment son isolement, qui lui interdisait
toute initiative historique. Et c'est justement ce qui disparaît
au milieu de la commotion générale de la société
algérienne.
III
Que sont exactement ces institutions villageoises traditionnelles
que le soulèvement a ramenées sur le devant de la
scène historique, fait ainsi qu'aarch cesse d'être
le nom d'une chose du passé? Avant d'en venir à bout
avec la répression de la grande insurrection de 1871, les
militaires français avaient éprouvé sur le
terrain les ressources et la force de l'organisation locale des
tribus kabyles, la vitalité de ce qu'un historien de la colonisation
(Ch.-A.Julien) a appelé, en mentionnant leur refus de se
soumettre au commandement d'Abd el-Kader, les "petites républiques
villageoises et démocratiques de Kabylie". Et des 1837,
Tocqueville parlait à propos des Kabyles de ces "hommes
qui ne sont ni riches, ni pauvres, ni serviteurs, ni maîtres,
qui nomment eux-mêmes leurs chefs et s'aperçoivent
à peine qu'ils ont des chefs". Le thème de "l'insubordination
kabyle court à travers toute 'la littérature du XlXe
siècle consacrée à l'Algérie, et pas
seulement chez les auteurs français : "Le Kabyle est
si fier, si instinctivement enclin à l'égalité
absolue, et peut-être aussi si sourcilleusement méfiant,
qu'il considère comme son devoir, pour ainsi dire, de récuser
tous les dépositaires du pouvoir social. Les marabouts, qui
en détiennent la plus grande part, l'exercent avec discrétion,
en recourant à la persuasion. Quant aux amins [chefs de village
élus par l'assemblée], le moindre abus d'autorité
de leur part donne lieu à un refus d'obéissance, qui
s'exprime de la façon la plus énergique : Enta cheikh,
ana cheikh, littéralement: "Toi chef, moi chef"."
(John Reynell Morell Algeria, 1854.) De leur côté les
auteurs français, souvent des militaires, avaient de multiples
raisons de magnifier la tradition d'indépendance des Kabyles:
la résistance que ceux-ci leur avaient opposée et
leur difficulté à la réduire (le massif central
de la Grande Kabylie ne fut soumis qu'en 1857) appelaient une explication
propre à ménager l'orgueil national; il paraissait
évidemment utile de jouer les Kabyles contre les Arabes ;
et surtout les murs et le " civisme " villageois
des Kabyles permettaient d'espérer qu'ils seraient plus faciles
à gagner à la cause de la France et pourraient même
devenir, une fois convenablement civilisés, des administrés
modèles. Une vaste littérature oppose ainsi les vertus
du Kabyle (fier, droit, opiniâtre, industrieux, peu religieux,
etc.) aux vices de l'Arabe (servile, fourbe, menteur, paresseux,
fanatique, etc.), au point qu'on a pu parler d'un "mythe kabyle"
dans le colonialisme français. Mais ce "mythe kabyle"
(dans la genèse duquel il faut d'ailleurs faire la part du
goût réel qu'éprouvèrent nombre de coloniaux
pour les murs des Berbères, assurément remarquables
et digues de respect), les administrateurs français, militaires
puis civils, en furent, au moins autant que les artisans, les premières
victimes, puisqu'ils crurent possible et même facile d'utiliser
les institutions villageoises comme relais, de leur autorité,
et s'obstinèrent longtemps à le croire, quoique régulièrement
démentis par les troubles toujours renaissants. (Après
la répression de l'insurrection de 1871, les villageois constituèrent
pour donner le change aux administrateurs militaires des assemblées
officielles, aux ordres de l'assemblée réelle, occulte,
"qui continuait, dans l'ombre, à diriger les affaires
du village et à souffler aux membres de l'assemblée
fantoche la conduite à tenir " - Alain Malié,
Histoire de la Grande Kabylie, 2001.)
Les calomnies contre les actuelles assemblées s'appuient
en grande partie sur le fait qu'en Grande Kabylie (principalement
dans la wilaya de Tizi~Ouzou) elles ont repris pour désigner
leur fédération le nom ancien des tribus (aarch, parfois
au pluriel aarouch) qui constituaient autrefois la plus vaste unité
politique des Kabyles, en dehors des ligues circonstancielles formées
contre un danger commun : "Considérée dans son
ensemble, la Kabylie est une agglomération de tribus qui
se gouvernent elles-mêmes d'après des principes que
la tradition et l'usage ont introduits dans les murs",
écrivait le général Daumas en 1856. Les journalistes
se sont donc emparés de ce terme l'utilisant à tout
bout de champ pour donner du mouvement des assemblées une
image pittoresque, quasi folklorique, en tout cas passéiste
; et décrier ensuite cette "structure sociale complètement
résiduelle" (ironisant par exemple sur le fait que la
dernière initiative des aarchs de Kabylie remontait à
1827, lorsqu'une délégation de tribus formula une
requête aùpres du dey d'Alger pour que les femmes n'aient
plus accès aux droits de succession). Cela leur était
d'autant plus facile que dans le reste du pays, là où
elle a encore une existence quelconque, l'organisation tribale n'est
plus qu'une forme de clientélisme politique et de participation
aux luttes de clans à l'intérieur de la bureaucratie.
Malgré toutes ces calomnies, ou grâce" à
elles, le terme aarchs est passé dans l'usage pour désigner
l'organisation autonome de l'insurrection, avec une connotation
d'archaïsme propre à affermir les progressistes bon
teint dans leur mépris pour ce mouvement. (Ainsi, pour Kerboua,
ce terme résume à lui seul " tous les archaïsmes
de la société" - La Tribune, 10-11 août
2001.)
En 1881, dans le brouillon d'une lettre fameuse où, en réponse
à Vera Zassoulitch, il s'en prenait aux " marxistes
" qui voyaient dans la destruction de la commune rurale une
étape indispensable du développement historique en
Russie, Marx notait que l'élimination du capitalisme ne pouvait
aller sans " un retour des sociétés modernes
à une forme supérieure d'un type "archaïque"
de la propriété et de la production collectives",
et qu'il ne fallait donc " pas ((trop se laisser effrayer par
le mot "archaïque")). Quant à l'Algérie,
le type de propriété et de production collectives
sur lequel reposait l'organisation tribale (propriété
familiale indivise et inaliénable) fut systématiquement
démantelé par les Français, en particulier
avec le sénatus-consulte de 1863, " la machine de guerre
la plus efficace que l'on pût imaginer contre l'état
social indigène ", comme l'écrivit alors un militaire
français : "Grâce à lui, nos idées
et nos murs s'infiltreront peu à peu dans les murs
indigènes, réfractaires à notre civilisation,
et l'immense domaine algérien, à peu près fermé
jusqu'ici en dépit des saisies domaniales, s'ouvrira devant
nos pionniers. " Mais en Kabylie, où cette destruction
de la propriété collective ne commença vraiment
qu'avec les séquestres de terres consécutifs à
la répression de l'insurrection de 1871 (ce n'est qu'en 1897
qu'une loi foncière rendit la terre aarch aliénable),
elle n'eut pas pour résultat une dépossession au profit
des colons. Les paysans parvinrent en effet à racheter la
majeure partie des terres, surtout en Grande Kabylie, et cette diffusion
de la propriété individuelle, Si elle affaiblit incontestablement
les liens lignagers, semble avoir plutôt renforcé la
cohésion des, villages et le rôle de l'assemblée
dans l'organisation de la vie collective. Quoi qu'il en soit, que
la longue histoire des institutions villageoises kabyles, à
travers toutes ses vicissitudes (1'alternance' de répression
et de tolérance intéressée de la part des autorités
françaises puis de l'Etat algérien), a légué
au mouvement actuel, ce n'est certes pas un modèle d'organisation
tribale (d'ailleurs les aarchs, là où ils subsistent,
sont en fait - dans cette région, la Grande Kabylie, où
la densité de peuplement est telle qu'on a pu parler d'espace
quasi urbain - des fédérations de villages et non
des lignages), mais une tradition de contrôle direct des "
dépositaires du pouvoir " " Nulle part, autant
que chez les Kabyles, le peuple n'est appelé à intervenir
aussi directement dans les affaires. " (Daumas.)
Que cette tradition soit restée vivante, au moins dans les
mémoires, tout au long du xx' siêcle, voilà
ce que suffirait à attester la référence qui
y fut régulièrement faite par ceux qui s'en prenaient
à l'idéologie arabo-islamique du nationalisme algérien
(à l'intérieur des organisations messalistes successives,
puis du F.L.N.). En 1937, Amar Imache, secrétaire général
de l'Etoile Nord-Africaine; dénonçant à la
fois la direction autoritaire de Messali et le Front populaire qui
venait de dissoudre cette organisation avec l'appui du P.C.F., écrivait
dans sa brochure L'Algérie au carrefour:
" On cachait volontairement que le premier gouvernement à
forme républicaine et démocratique fut institué
en Kabylie pendant qu'en France et ailleurs on ignorait ces mots."
En 1949 encore, dans le Parti Populaire Algérien, les Kabyles
opposés à l'idéologie arabo-islamique critiquent
" le fonctionnement interne du parti, l'absence de démocratie,
la promotion des éléments les plus conformistes "
(Mohammed Harbi, Le F.L.N., mirage et réalité, l98O).
Au cours de cet épisode, que l'on a qualifié de "
crise berbériste", s'exprime également une critique
de la religion, dont l'échec " annihile les espoirs
de voir un nationalisme radical se développer indépendamment
de la foi religieuse " (ibid.) ; les opposants sont exclus
et il ne restera d'eux que l'accusation rituelle de " berbéro-matérialisme",
lancée par les bureaucrates du F.L.N. contre quiconque menaçait
le monolithisme de l'idéologie nationaliste. Enfin, en 1963,
lors de sa fondation, le F.F.S. lui-même reconnaît dans
ses statuts l'importance de la tajmat, l'assemblée villageoise,
" institution démocratique encore vivace de nos jours
et qui fait partie de notre patrimoine national le plus authentique
et le plus glorieux".
Plus décisive évidemment que ces représentations
diversement entachées d'idéologie, la persistance
dans les murs de la tradition anti-étatique des communautés
villageoises est elle-même largement attestée; c'est
en particulier le cas de la conception de l'honneur collectif conservée
par ces communautés, selon laquelle c 'était y porter
gravement atteinte que de faire appel à quelque autorité
extérieure que ce soit. En 1948, une assemblée de
village interdisait par exemple formellement la communication d'informations
concernant les affaires de la communauté:
"Donner un renseignement à une autorité quelconque,
même sur la moralité d'un concitoyen, même sur
le chiffre de l'imposition, est sanctionné par une amende
de dix mille francs. C'est le taux d'amende le plus fort qui existe.
Le maire et le garde-champêtre n'en sont pas exempts."
(Rapport d'un administrateur des services civils d'Algérie,
in Alain Mahé, op.cit.) En 1987, un épisode relaté
par Mahé montre l'autonomie de l'assemblée défendue
tout aussi vigoureusement, en l'occurrence contre un émigré
de retour au village qui avait fait appel à la gendarmerie
pour régler une affaire sur laquelle s'était prononcée
l'assemblée. Et alors que commençait à s'organiser
l'actuel mouvement des comités de quartiers et de villages,
un délégué (de l'aarch des Ait Djennad) déclarait,
faisant ainsi la preuve qu'au moins le souvenir de cette tradition
ne s'était pas perdu:
"Auparavant, lorsque la tajmt prenait en mains la résolution
des conflits entre les gens, punissait le voleur ou le malfrat,
on n'avait pas besoin d'aller au tribunal. C'était même
honteux."
(Il est sans doute assez difficile à un citoyen de nos démocraties
de masse, plus enclin pour Sa part à réclamer l'intervention
de l'État dans chaque détail de sa vie, de comprendre
un tel genre de civisme: ici ce seraient plutôt des en dehors
qui pourraient s'y reconnaître. Plus étrange encore
pour la passivité démocratique moderne, on trouve
cité dans l'étude de Daumas sur la Kabylie un kanoun
- liste des infractions sanctionnées par le droit coutumier,
assortie des amendes fixées par l'assemblée où
est mentionné parmi les délits celui de " ne
pas acheter un fusil quand on a les moyens de le faire " :
voilà qui fait paraître encore plus comiques les illusions
d'un autre militaire français kabylophîle, affirmant
en 1863 qu'" il sera facile, avec le temps, de calquer les
kanouns municipaux sur notre code, dont nombre d'articles se prêteraient
parfaitement aux coutumes berberes".)
La force que l'actuel mouvement des assemblées a tirée
de ce passé n'est telle que parce qu'il lui a servi à
commencer de répondre aux besoins révolutionnaires
de la société algérienne. Quand les aarchs
y sont réapparus comme des revenants, le progressisme s'est
rassuré en préférant voir là le dernier
sursaut d'une communauté traditionnelle moribonde: un rebut
historique, un vestige depuis longtemps condamné. On a vu
la suite. Et sans céder aux facilités du pathos berbériste
("l'éternel Jugurtha , etc.), il faut tout de même
noter, à propos de la prétendue caducité de
ces assemblées villageoises, que, de mémoire d'étatiste,
on ne les a jamais vues disparaître; ce sont plutôt
elles qui ont vu passer et s'anéantir plusieurs formes de
domination étatique: sans remonter jusqu'aux Romains, au
moins celle des Turcs, puis des Français, et bientôt
peut-être celle de l'actuel pouvoir militaro-bureaucratique,
si elles parviennent à devenir tout ce que la situation révolutionnaire
qu'elles ont créée exige qu'elles soient.
IV
Même si elle devait s'arrêter là, l'insurrection
algérienne aurait déjà beaucoup fait: dans
des conditions très dures, elle est parvenue à accomplir
pour la liberté ce que n'arrivent même pas à
imaginer les habitants de la démocratie marchande, alors
qu'ils doivent perdre une à une leurs illusions de sécurité.
Ses limites ou ses défauts ne sont pas ce qu'en ont dit ceux
à qui leur idéologie (en général banalement
étatiste) interdisait d'adopter le point de vue des insurgés
eux-mêmes, et donc de se représenter les circonstances
dans lesquelles ils se trouvaient et les problèmes qu'ils
affrontaient. En revanche, pour qui ne prétend pas juger
ce mouvement au nom de principes particuliers ou d'intérêts
distincts des siens, mais le défendre au nom de ce qu'il
a fait de meilleur et de ce à quoi le mènent ses propres
principes, un certain nombre d'inconséquences, d'illusions
ou de naïvetés constituent des faiblesses bien réelles.
Les relever n'est qu'une autre manière de rendre hommage
à la liberté de critique qui a dès le début
prévalu dans les assemblées: "Les réunions
de la coordination auxquelles nous avons assisté (Azazga,
Tizi-OUZOU) ne se sont pas déroulées dans un calme
exemplaire. Le débat autour d'un seul point dure des heures.
Les voix montent. Les avis s'entrechoquent. Le consensus est dégagé
au forceps, souvent à la seconde ou troisième rencontre.
"La démocratie ne s'accommode pas de l'unanimisme",
nous dit-on. " (El Watan, 14 juin 2001.)
Quant à 'l'obligation, qui aurait pu devenir paralysante
de parvenir à un consensus pour toute prise de décision,
les coordinations s'en sont déjà judicieusement libérées
en adoptant la régle de la majorité des trois quarts
lorsqu'un accord unanime ne peut être obtenu. De même
la coordination vmterwilayas a décidé fin août,
relevant "l'absence de l'élément féminin
" dans les coordinations comme l'un des "points faibles
du mouvement", d'encourager la participation des femmes. (Remarquons
à ce sujet que seule une féministe obsédée
de parité peut croire que les femmes ne jouaient aucun rôle
dans les communautés villageoises, sous prétexte qu'elles
n'étaient pas formellement membres des assemblées,
et ne pas voir comment elles participent de fait a l'actuel mouvement,
sans qu'il soit besoin pour cela de fixer, à l'américaine,
un quota de déléguées.)
Plus grave est la timidité dont ont fait preuve les coordinations
à propos du terrorisme "islamique", alors que personne
n'ignore en Algérie la responsabilité de l'armée
et de ses services spéciaux dans sa fabrication et sa perpétuation
depuis dix ans; au moins sous la forme de la "sale guerre"
menée par les prétendus éradicateurs. Cette
étrange retenue, sur un sujet aussi décisif pour un
mouvement qui déclare vouloir se réapproprier l'histoire
de l'Algérie, était déjà une erreur
alors que les attentats reprenaient (à Alger pour la première
fois depuis trois ans), cernant véritablement la Kabylie
à l'ouest et à l'est, comme un tir de barrage; et
il ne s'est trouvé à ce sujet qu'un membre du comité
populaire de Béjala pour poser, au moins, la question: "
Est-ce que les terroristes ne sont pas réactivés pour
tuer le mouvement populaire en Kabylie ? " (Le Jeune Indépendant,
25' juillet 2001.) Mais la retenue n'était décidément
plus de mise aprés les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis,
lesquels ont trés opportunément permis aux généraux
algériens, bien relayés par une presse qui sur ce
sujet reste indéfectiblement aux ordres, de se poser en avant-garde
de l'antiterrorisme "démocratique", afin de dissuader
les puissances étrangères de miser sur un changement
de régime. Or la coordination de la wilaya de Tizi-Ouzou
n'a rien trouvé de mieux à faire en la circonstance
que d'envoyer "un message de soutien au peuple américain"
où, en plus des "sincéres condoléances
au président George W. Bush", elle alignait toutes les
platitudes de la propagande bien pensante.
A bien la considérer, cette retenue sur le sujet du terrorisme
n'est sans doute qu'une conséquence de celle, plus centrale,'
qui marque l'ensemble de la stratégie spontanément
adoptée par les assemblées depuis le printemps. Ayant
créé en Kabylie un état de fait qui s'apparente
à bien des égards à une situation classique
de double pouvoir, elles se gardent de tout ce qui pourrait compromettre
le fragile équilibre qui s'est ainsi établi. Leur
volonté maintes fois réaffirmée de s'en tenir
à des méthodes pacifiques, aussi compréhensible
soit-elle après tant de morts, et depuis si longtemps, ne
saurait pourtant ,leur suffire à maîtriser pratiquement
l'inévitable part de violence - ne serait ce que face aux
provocations - d'un conflit qui ne peut qu'être toujours plus'
aigu. Même leur critique de la politique reste une sorte de
critique par défaut: l'autonomie est fermement défendue
contre les partis, mais l'exercice de cette autonomie est cantonné
à la " protestation", toute " pro-position"
étant rejetée d'emblée avec la politique, et
assimilée à ces " options de prise de pouvoir
"que le code d'honneur adopté par les délégués
de Tizi-Ouzou récuse. Déjà en juin, la plate-forme
proposée à Béjala avait finalement été
refusée, parce que deux revendications - l'abrogation du
code de la famille et la suppression de l'état d'urgence
- étaient "partisanes" (la première étant
en effet's'outenue par le R. C.D., et la seconde par le F.F.S.),
et qu'il n'était donc pas question de les~ faire endosser
par les assemblées. Il ne faut pourtant pas voir là
quelque chose comme l'habituel moderantisme imputable à un
appareil en formation (même si bien sûr il existe toujours
le risque de voir se former à l'intérieur des coordinations
une' "élite ", un encadrement qui serait par nature
porté à défendre une telle "stratégie").
La réunion de la coordination de Tizi-Ou~ou, à Illilten
le 24 août, a d'ailleurs rejeté à l'unanimité
la proposition de recruter deux permanents qui seraient " chargés
des travaux de secrétariat":
" Nous sommes tous des volontaires au sein du mouvement et
il n'est pas question que l'on paye qui que ce soit", a-t-on
rétorqué dans la salle. "(La Tribune, 25 août
2001.") La limitation du programme explicite des assemblées
peut d'autant moins être assimilée à une politique
conciliatrice que le rejet des toutes dernières propositions
de négociation, émanant cette fois très officiellement
de Bouteflika, vient de montrer que les assemblées ne se
dérobaient pas à une nouvelle épreuve de force.
La stratégie spontanée des assemblées les a
amenées très logiquement à la désobéissance
civile désormais envisagée par les coordinations (avec
comme première mesure le non-paiement des factures d'électricité,
au motif qu'elles incluent une taxe perçue par ta télévision
d'État). Et l'on peut penser qu'en se transformant en projet
positif de sécession, le mouvement anti-étatique des
assemblées va retrouver devant lui toutes ces tâches
qui incombent à un pouvoir insurrectionnel et qu'il a refusé
jusqu'ici d'assumer, un peu à la façon des anarchistes
espagnols en 1936. Aucune fraction du pouvoir n'étant manifestement
prête à prendre le risque d'une répression ouverte,
il est en effet fort possible qu'un statut d'autonomie, sur le modèle
de l'Espagne post-franquiste, soit finalement accordé à
là Kabylie il n'y a guère d'autre issue institutionnelle
à la crise, et outre que celle4à est la plus présentable
à l'étranger, elle est susceptible de rallier sur
place tout le personnel politique qui n'attend que cette occasion.
(Si le F.F.S. s'affaire surtout à organiser en Kabylie les
ennemis des assemblées, le R.G.D., fidèle à
son passé et trop discrédité sur place pour
ce genre d'opérations, mise quant à lui sur un accord
négocié avec les " décideurs " et
concédant l'autonomie: Sadi se voit déjà en
Jordi Pujol de cette Catalogne-là.) Ceux qui se préparent
à diriger une Kabylie autonome ont évidemment, comme
le répugnant Ferhat Mehenni qui lui donne pour programme
de devenir " la Californie de toute l'Afrique ", des ambitions
et des buts radicalement opposés à la tendance profonde
des coordinations. Et Si c'est bien ce scénario d'une "politique
kabyle" qui prévaut à Alger (1e pouvoir renouant
ainsi, sur ce point également, avec les méthodes de
la colonisation>), les assemblées ne pourront reculer
plus longtemps, sauf à abdiquer totalement en acceptant de
s'intégrer à un appareil d'État " régionalisé
", devant la tâche de défendre leur propre autonomie
en l'étendant à tout ce qu'elles ont jusqu'ici laissé
de côté. C'est en particulier la question des vraies
richesses, sommairement évoquée dans la plate-forme
d'El-Kseur par le refus de la "clochardisation" et de
la "paupérisation", qu'il leur faudra alors élucider,
en comprenant en quoi le développement économique,
non seulement ne met pas fin à la "paupérisation",
mais la précipite en y ajoutant de nouvelles misères.
Tout est encore poesible aux assemblées de Kabylie, y compris
d'en arriver là.
En France, l'insurrection algérienne a été
plus ignorée qu'incomprise, et plus encore qu'ignorée,
spontanément méprisée, la fausse conscience
ne voyant rien là d'intéressant, tout occupée
qu'elle est à scruter les "phénomènes
de société" qu'on met en scène à
son intention. Quant aux intellectuels, dont certains délégués
avaient la naïveté de croire qu'ils pourraient aider
à faire connaître le mouvement à l'étranger,
ils se sont bien gardés d'en dire quoi que ce soit. Sans
parler des Glucksmann et des Bernard-Henri Lévy, zélés
propagandistes de l'anti-islamisme des généraux algériens,
on n'entendit pas beaucoup ce Bourdieu d'ordinaire si bavard sur
les " mouvements sociaux", et qui a tout de même
commencé sa carrière en prenant les Algériens,
et les Kabyles en particulier, pour objet de sa science sociologique.
Le fond de l'abjection fut atteint avec naturel par Sollers affirmant
que toute " dignité humaine " n'était qu'illusion
(spectaculaire bien évidemment), puisque de toute façon
personne n'allait se " mobiliser pour défendre la révolte
kabyle " (Le Journal du Dimanche> 27 mai 2001).
On peut conserver l'ambition de ruiner ces syllogismes de l'acceptation.
Mais pour l'instant les insurgés d'Algérie sont seuls,
plus seuls que ne l'ont jamais été des révolutionnaires
dans le passé.
PARIS, LE 30 SEPTEMBRE 2001.
JAIME SEMPRUN
© Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances,
2001
80, rue de Ménilmontant, XX arr.
PARIS
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