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La Chimie, c'est la Vie... et la Qualité de
la Vie
La chimie est omniprésente dans le monde moderne. Tous les
objets que nous manipulons, que nous portons ou que nous utilisons
ont effectué, de près ou de loin, un passage par les
éprouvettes des chimistes. Nul n'ignore plus désormais
l'existence des molécules ni le pouvoir qu'ont les scientifiques
de les isoler, identifier, transformer, améliorer ou même
créer pour des besoins spécifiques. La contribution
de la chimie à l'augmentation de la qualité de notre
vie quotidienne est incontestable et pourtant... Est-ce parce que
la chimie est trop présente qu'elle n'occupe pas la première
place dans le cur du public ? Est-elle la mal-aimée
des médias parce que certains s'appesantissent le plus souvent
sur des manifestations négatives ou gênantes, telles
les fumées et les pollutions ? Cette ingratitude est regrettable
et injustifiée car notre monde serait bien plus dur, pauvre
et triste sans la chimie.
Sans médicaments ni molécules à effet thérapeutique,
notre santé et notre vie subiraient un inimaginable retour
en arrière ; sans revêtements protecteurs, nos outils
et nos machines seraient rapidement corrodés ; sans ces colorants
qui égayent les tissus ou les objets usuels, notre entourage
serait bien morose ; sans polymères sans plastiques - parfois
Si décriés - que seraient aujourd'hui la chirurgie,
l'épuration des eaux, les télécommunications,
le confort journalier ? Sans la chimie, notre alimentation, notre
hygiène, notre civilisation tout entière seraient
modifiées, dégradées, peut être même
anéanties.
( ) il faut bien admettre que la chimie possède une face
moins glorieuse le souvenir de panaches nauséabonds et nocifs
flotte encore dans l'inconscient collectif. Des améliorations
considérables ont été apportées à
ces nuisances, mais des problèmes subsistent : depuis plus
d'un demi-siècle, l'industrie chimique lourde puise l'essentiel
de ses matières premières dans les réserves
pétrolières, le gaz naturel et le charbon. Les aspects
énergétiques et environnementaux liés à
cette contrainte induisent des effets néfastes dont les médias
se font surabondamment l'écho. Les émissions de C02
et la problématique du climat font partie des dossiers sensibles
qu il faut gérer. Les rejets de matières toxiques
restent également préoccupants ainsi que la pollution
(plus visuelle que dangereuse) occasionnée par les matériaux
quasiment indestructibles que nous avons appris à fabriquer.
Le chimiste pollueur reste une image archétypale dont il
est bien difficile de se débarrasser.
Un nouveau concept : la chimie verte
De ces constatations est né, dans le milieu des années
1990, un nouveau concept, assorti d'un vocable sous forme, de slogan,
celui de Green Chemistry. D'abord développée aux Etats-Unis,
cette notion a rapidement envahi tout le champ des professionnels
de la chimie sous l'impulsion des grandes entreprises, soucieuses
de réduire la pollution résultant de leurs activités
ainsi que leur consommation d'énergie, et désireuses
d'améliorer leur image de marque.
On peut définir la philosophie Chimie Verte comme la recherche
dune évolution de l'industrie chimique qui prenne en compte
le respect de l'environnement et l'image que donne la science d'elle-même,
par une redéfinition de tous les paramètres qui gouvernent
les procédés de synthèse et de fabrication.
L'idée de développement durable est au cur de
ces préoccupations.
Il n'y aura pas de développement durable sans l'industrie
chimique. Celle-Ci est trop impliquée dans tous les aspects
de l'économie moderne pour pouvoir être dénié
ou rejetée. Au contraire, comme l'ont encore affirmé
les responsables de Fedichem lors de la dernière assemblée
générale de la Fédération, l'industrie
chimique veut récuser le râle de "part of the
problem", dans lequel certains voudraient la confiner, pour
s'affirmer comme un partenaire prioritaire et être plus que
jamais "part of the solution".
Quelques principes
On peut dégager quelques grands principes qui sont spécifiques
à la chimie verte.
Tout d'abord, la chimie verte est conçue pour éliminer
la pollution à sa source. Prévenir pour ne pas devoir
guérir est un principe qui gouverne toute nouvelle implantation
ou tout nouveau procédé. La manière de penser
est résolument proactif et tente, au lieu de pallier des
imperfections ou de remédier à des lacunes, de définir
un contexte général qui prendra en compte les aspects
environnementaux comme des éléments positifs plutôt
que comme des obligations contraignantes. Ensuite, la chimie verte
encourage une collaboration accrue entre experts académiques
et partenaires industriels. Dans la pratique, une telle collaboration
requiert de la flexibilité de part et d'autre afin d'accorder
deux cultures différentes, mais une innovation incessante
issue des centres de recherche est indispensable. Le lancement de
produits verts réellement significatifs sur le marché
en dépend.
Optimisme mais réalisme
La plupart des recherches académiques de chimie verte se
focalisent sur les processus de fabrication ainsi que sur les produits.
Certains semblent tenir pour évident que plus un produit
est vert, plus il a de chances d'être adopté. Cependant,
la réalité est que les options de l'industrie chimique,
comme celles des autres industries, doivent générer
du profit, et de préférence après un délai
raisonnablement bref. Dans ce cas, les questions immédiates
qui se posent ne sont pas "le produit est-il plus vert mais
"le produit est-il rentable et "le produit correspond-il
à la législation ?"
Dans certains cas, de nouveaux produits ou de nouveaux modes de
fabrication plus verts conduisent à un accroissement immédiat
de rentabilité, mais c'est l'exception. Parfois, des entreprises
intègrent plus largement les facteurs environnementaux dans
leur planification, mais d'autres y sont réfractaires. Quoi
qu'il en soit, cela reste un challenge de convaincre les professionnels
d'adopter des produits plus verts, synthétisés par
des méthodes plus vertes.
Certains pays, la Suède par exemple, ont développé
un arsenal de mesures incitatives allant de la publication d'une
liste de produits indésirables au bannissement de certaines
molécules nuisibles à l'environnement. Toutefois,
en l'absence d'une politique commune et de textes législatifs
universellement acceptés, le combat est inégal pour
les partisans d'une chimie résolument verte. C'est le rôle
d'entités supranationales de construire un cadre légal
réaliste qui permettra aux entreprises chimiques d'utiliser
les produits les plus sûrs et les procédés les
moins agressifs pour l'environnement, sans mettre en péril
leur rentabilité.
Chimie et Nature
Les progrès réalisés dans le domaine de la
biologie et de l'agriculture permettent de proposer une alternative
intéressante à certains produits issus de la voie
pétrochimique. Pour cela, de vastes programmes de recherche
sont entrepris afin de développer les applications non-alimentaires
des "agro-ressources". Les applications du développement
du "végétal" sont nombreuses dans le domaine
énergétique (additifs de carburants, biocarburants),
ou chimique (lubrifiants, tensioactifs, bio molécules et
biomatériaux). Elles peuvent permettre de limiter les dégâts
sur l'environnement, de réduire le rejet de C02 dans l'atmosphère
ou encore d'améliorer la bio compatibilité de ces
molécules. Par exemple, le remplacement d'huiles minérales
par des huiles végétales offre une plus grande diversité
des produits disponibles et des matières premières
plus élaborées car déjà fonctionnalisées,
En outre, les produits synthétisés ont une plus haute
valeur ajoutée et une totale compatibilité environnementale
(biodégradabilité). Dans le cas des alcools gras par
exemple, leur obtention par déshydrogénation des esters
gras est en train de supplanter la traditionnelle voie pétrochimique.
Ces alcools gras ont des caractéristiques lipophile et hydrophile
qui leur confèrent des propriétés physico-chimiques
intéressantes et ils sont utilisables comme tensioactifs
ou lubrifiants. Issues de la transformation des huiles végétales,
ces molécules sont non-toxiques par ingestion ou par contact
et se révèlent ainsi attractives pour la cosmétologie.
Dans le domaine énergétique, deux voies sont envisageables
: soit la production de substituts aux carburants pétroliers,
soit plutôt la production d'additifs destinés à
la formulation de carburants propres. L'amélioration de la
qualité des carburants passe par une augmentation de leurs
coûts et c'est principalement une réduction de la différence
de prix de revient qui est visée par les programmes de recherche
actuels, en améliorant les conditions de synthèse
et en valorisant les sous-produits obtenus. Dans le domaine de la
chimie fine, c'est l'obtention de bios molécules originales
et de biomatériaux qui est recherchée. Beaucoup de
biomatériaux sont des produits de haute valeur ajoutée,
très compétitifs en regard de leurs avantages environnementaux
considérables et, convenablement modifiés par les
chimistes, ils peuvent concurrencer les matières plastiques
d'origine pétrochimique et certains matériaux de construction
(isolants). Les polyesters aliphatiques (acide polylactique p.ex.)
présentent notamment une alternative des plus intéressantes
à une valorisation non alimentaire des productions agricoles
excédentaires.
Un défi renouveler les méthodes de synthèse
Un renouveau de la synthèse se traduit dans les différentes
branches de la chimie par l'élaboration concertée
de molécules ou de matériaux possédant une
activité ou une propriété. L'évolution
se traduit par un rapprochement de la chimie minérale et
de la chimie organique, favorisé par le développement
de la chimie organométallique. Depuis plusieurs années,
les grandes molécules polyfonctionnelles ne se limitent plus
au carbone, à l'oxygène, l'hydrogène et l'azote,
mais intègrent harmonieusement la grande majorité
des éléments du tableau de Mendeleev.
Ces synthèses prennent de plus en plus en compte les aspects
environnementaux. Elles exploitent les spécificités
réactionnelles des réactions multi-étapes pour
être économes en atomes, en solvants et en énergie.
Pour minimiser les traitements pré- et postopératoires,
les chimistes évitent l'utilisation et la production de produits
toxiques, favorisent la combinaison de plusieurs réactifs
sans perte de matière, font appel aux micro-organismes, et
exploitent les nouvelles propriétés offertes par la
catalyse.
La compréhension du rôle des solvants et de la catalyse
par transfert de phase a ouvert la voie au développement
de méthodes nouvelles : chimie organique dans l'eau, électrochimie
en milieu non-aqueux, chimie sous haute pression, chimie en milieu
supercritique, chimie combinatoire.
La chimie verte, prenant en compte ces précieux outils, va
repenser tous les paramètres d'une réaction chimique,
pour mieux synthétiser le produit utile, sans déchet,
sans séparation, de façon plus respectueuse de l'environnement
et à moindre coût. À la base de cette optimisation,
la catalyse joue un rôle primordial. Le procédé
chimique n'est pas toujours nouveau, mais il est amélioré.
Pour limiter l'utilisation de solvants polluants, les fluides nouveaux,
supercritiques ou ioniques, couplés avec la catalyse, permettent
une séparation facile des produits, puisque celle-ci intervient
simplement par un changement d'état du solvant au cours du
processus. La chimie verte cherche également à utiliser
des produits naturels et en particulier de petites molécules
comme réactifs pour l'élaboration spécifique
(sans déchet) de molécules complexes. Le dioxyde de
carbone, le C02 de l'air, pourrait remplacer les dérivés
toxiques du phosgène, utilisés pour la synthèse
de l'urée (production d'engrais). L'hydrogène est
un gaz très convoité pour la synthèse asymétrique,
qui intéresse particulièrement l'industrie pharmaceutique.
Enfin, la chimie verte vise aussi la production de matériaux
nouveaux plus facilement (bio) dégradables ou plus aisés
à recycler. Il y a, dans ce foisonnement d'innovations, une
claire volonté de la communauté des chimistes d'aboutir
à une chimie plus propre, plus subtile, moins dispendieuse
en énergie et dès lors plus "amicale" (friendly)
pour l'environnement.
En conclusion
On aura compris que la Green Chemistry n'est pas une chimie timorée,
qui voudrait camoufler des tares inavouables sous une couverture
de couleur bien choisie. Au contraire, la Chimie Verte s'affirme
plus que jamais comme "part of the solution" des problèmes
qui préoccupent l'avenir de la planète. Les chimistes
sont parmi les personnes les plus aptes à relever les défis
d'un développement réel, universel et durable de l'humanité.
Bernard Mahieu, Dr Sc., AES
Université de Louvain
Président du Comité Chimie de la SRBII
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